La dignité perdue des Berbères

Notre histoire millénaire témoigne. Le peuple amazigh ne peut être domestiqué ni docilisé par la contrainte, la terreur et la répression. En dépit de la marginalisation qu’il a endurée, il a toujours refusé de se laisser berner par le mensonge des prophètes illuminés, la démagogie et la manipulation idéologique. Il aspire à être guidé par l’exemple et l’équité. Les traces laissées dans l’histoire par sa volonté inébranlable de continuer à vivre debout sont éloquentes.

Au temps où il fut gouverneur de Numidie, Salluste a écrit : « Les Numides ne peuvent être enchaînés ni par la crainte ni par les bienfaits« . Dopés par une résistance permanente, Imazighen finissent par repousser l’envahisseur. C’est un peuple rebelle, assoiffé de liberté jusqu’à l’anarchie.

Aujourd’hui, sur leur propre terre, Imazighen constatent que la peur, la veulerie et l’encanaillement ont submergé leurs valeurs de dignité, de liberté et de tolérance. D’hommes libres et souverains, ils sont devenus les parias d’un pouvoir en quête de légitimité, qui a programmé leur anéantissement. Les idéologies exogènes, ethnocidaires distillées par le pouvoir et « ses » organisations politiques populistes ont fissuré son être et désintégré son identité et sa culture. Ses structures communautaires sont pulvérisées pour leur substituer des modèles d’organisation et de gestion bâtards.

Le pouvoir actuel, déjà élitiste en raison de sa collusion multiforme avec le colonisateur a encouragé l’émergence d’une caste de mercenaires de la culture et de la politique, une horde de loups affamés et de prédateurs qui broutent sur le dos du peuple et qui ont entraîné notre pays dans un cycle endémique de sous développement généralisé. L’arabo-islamo-baathisme, idéologie délétère qui sous-tend le pouvoir, non seulement bloque toute marche ou évolution de la société, parce que tournée vers un passé mythique et des valeurs obscurantistes et rétrogrades, mais a laissé des séquelles aussi meurtrières qu’un champ de mines anti-personnelles. Elle est devenue le cimetière de la conscience nationale.

Cette doctrine totalitaire et totalitariste s’est scindée en deux : l’aile radicale incarnée par les tenants d’un discours marxisant orientalitarisé et les adeptes d’un fanatisme religieux aux allures primitives et moyenâgeuses, n’hésitent pas, contre toute manifestation de l’amazighité, à pronostiquer le pire et, dans une fuite en avant, annoncer l’apocalypse par le biais d’un discours hystérique et révisionniste ; l’aile démagogique, est hébergée par le pouvoir dans ses institutions « privatisées », il la nourrit et prolonge ses jours. La société et l’identité amazighs sont étouffées par l’encanaillement. D’aucuns ne croient pas ce qu’ils disent ou défendent mais continuent à faire semblant d’y croire par ruse ou défi. D’autres savent que des faits sont anormaux, cependant se comportent à leur égard comme s’ils sont naturels, pour toujours agir dans la perspective du politiquement correcte. Certains constatent que tout va de travers mais persistent à soutenir de manière éhontée que tout baigne dans l’huile parce qu’ils y trouvent leur compte et évitent ainsi de rendre des comptes. Imazighen sont écœurés quand ils réalisent qu’on tait la vérité sous la contrainte, qu’on falsifie son histoire, glorifie des traîtres, piétine les lois, sa dignité, méprise sa langue et ses valeurs, spolie sa terre… sans redouter la sanction qui ne s’applique que contre lui. Ils sont dégoûtés de voir qu’on choisit des personnes à des places qu’elles ne méritent pas, des personnes qui, après avoir prêté serment, trahissent leur engagement, l’essentiel pour eux étant d’avoir leur part du gâteau. Imazighen sont écœurés de voir que notre État et nos responsables perdent leur dignité et leur honneur en couvrant des pratiques irrégulières, en laissant la justice devenir partiale, en encourageant l’enrichissement illégal et frauduleux par le détournement des deniers publics. Ils sont choqué de constater que l’administration, renonçant à sa vocation de service public, est devenue un instrument de contrôle entre les mains des intérêts économico politiques des puissants du moment, puisque rien n’est éternel ! Imazighen ont soif de dignité. Ils estiment à raison que l’honneur de notre État serait de poser des règles et de les respecter, les appliquer sans complaisance, de servir le citoyen et non de devenir un lourd fardeau sur ses épaules, et non de permettre à une caste d’opportunistes de piller le pays et d’agir dans le désordre pour sauver leurs intérêts sordides. Les valeurs de morale amazigh veulent que les solutions « personnelles » qui entraînent le favoritisme, le népotisme et le clanisme soient bannies car elles peuvent tirer d’affaire « individuellement », elles satisfont la minorité mais nuisent au pays et lassent la majorité.

Adopter des astuces et des réflexes idiomatiques et autarciques dans une société moderne est une attitude suicidaire dont les conséquences seront catastrophiques pour notre avenir et devenir. Les valeurs amazighes prônent un comportement social collectif sain. Les valeurs de justice et d’équité amazigh veulent que chaque citoyen ou responsable accomplisse ses devoirs civiques, travaille avec sérieux, paye ses impôts, refuse la corruption, dénonce l’injustice et l’arbitraire sans que sa volonté ne soit altérée par la peur, les représailles ou la répression. Nos responsables ont perdu leur honneur car ils savent et se taisent ; ils laissent violer la morale publique sans protester car la peur leur fait baisser la tête devant le mal, au lieu de promouvoir le sens civique, d’initier le mouvement de salubrité publique.

Face aux invasions étrangères et aux crises, le peuple amazigh a pris les armes, sacrifié des vies pour défendre sa partie. Il s’est honorablement acquitté de ses devoirs. Il a voté à n’en plus pouvoir et, aujourd’hui, il se demande si cela n’a été que pure perte. C’est à son honneur d’avoir souscrit à la défense de son intégrité territoriale, d’avoir opté pour la sérénité, la patience et l’espoir pour que le pays garde sa stabilité, dans le cadre du respect de ses valeurs millénaires.

Le pouvoir, à bout d’arguments car enlisé dans l’orbite d’hommes obsolètes et périmés, lui parle d’idéologie alors que c’est la moralisation de l’État qu’il veut, le respect de son identité et sa reconnaissance. Il réalise que ses représentants qui lui ont promis des lendemains meilleurs, une fois intégrés aux institutions se retournent contre lui, leur dessein étant non d’apporter un quelconque changement mais de remplacer, de troquer leur identité contre des avantages. Dans nos télévisions et nos programmes scolaires, nous ressassons, sur un mode folklorique, les récits et souvenirs de victoires et de hauts faits dont Imazighen ont été les martyres que nous sommes incapables de reproduire. Et ces souvenirs sont devenus un alibi et une cause pour notre impuissance. On empêche délibérément la relève de se reproduire ; notre histoire est bloquée et nous vivons sur la même génération qui a atteint, depuis longtemps, son seuil d’incompétence ; nous fonctionnons avec des hommes rafistolés, parfois des pièces d’occasion. Une nation réduite au silence, qui sait mais n’ose pas, est une nation vouée à l’avilissement. S’il ne reste aux Imazighen que la fibre de l’honneur, alors qu’ils disent non à la veulerie, non à l’injustice sous toutes ses formes et qu’ils meurent. Le pouvoir a fait des petits qui piaffent d’impatience de prendre leur part du « festin ». La pudeur des Imazighen a cédé sous l’assaut de l’indécence et de l’impudence. Imazighen, les hommes libres nous expliquent les historiens et les linguistes, rasent les murs, murmurent au lieu de parler, crier, hurler. Les plus valeureux tirent le diable par la queue. Nous avons déjà changé de millénaire mais nous ne changerons ni de pays ni de peuple. Jusqu’à hier nous avions le moral en berne, aujourd’hui l’espoir du peuple amazigh claque au vent. Le vent de l’espoir et de la délivrance souffle dans ses voiles, les coupables tremblent, ses détracteurs tâtonnent et les innocents espèrent. Nous sommes un peuple jeune et frais. Moralement notre unité ne s’était suffisamment cimentée pour que les idéologies meurtrières orientalitaristes glissent sur elle comme la pluie sur un imperméable. Notre amazighité est porteuse d’espoir et de valeurs sûres, qui ont fait leur preuve à travers l’histoire des civilisations, qui nous propulseront dans la modernité dont se réclament encore récemment les nations civilisées. Ce sont ces valeurs qui donneront au peuple amazigh l’énergie morale nécessaire pour qu’il s’arrache de l’avilissement dans lequel il se trouve embourbé par la force et la contrainte. Ce sont ces valeurs d’honneur, de justice et d’équité qui constituent sa force, une force semblable à celle qui permet à une fusée de s’arracher de la pesanteur terrestre.

Au seuil du troisième millénaire, Imazighen ont fait entendre leur voix. Ils ont marché dans les voies publiques, dénoncé le génocide qui vise leur destruction. Le pouvoir est certes intransigeant et campe sur ses positions, aménageant sporadiquement quelques changements tactiques, de surface. Le peuple amazigh se redresse. Au Niger et au Mali, il a depuis longtemps pris les armes. En Algérie, sa négation risque d’hypothéquer le devenir du pays. Aux Iles Canaries, le sursaut a été rapide. En Tunisie et en Libye, la répression s’essouffle. Au Maroc, les tentatives d’instrumentalisations et de récupérations du pouvoir s’effilochent devant la poussée massive et sereine du combat amazigh.

Par Moha Moukhlis

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