La domestication des élites en Algérie

A l’occasion du forum de chefs d’entreprises organisé au début du mois d’octobre 2006, on fait le constat chiffré du départ, ces dix dernières années, de 40.000 chercheurs algériens vers des contrées plus conciliantes avec l’intelligence et le savoir. Un rapport du CNES rédigé en 2005 fait état, de son côté, de 71.500 diplômés partis s’installer en France dans la période 1994-2006. En ajoutant ceux de plus en plus nombreux qui prennent pour destination le Canada, les Etats-Unis d’Amérique, l’Angleterre etc., les chiffres deviennent si exorbitants qu’ils n’ont guère plus de sens. Même la Sonatrach dont les cadres sont relativement mieux lotis au plan salarial que leurs homologues des autres secteurs n’est pas épargnée par « la fuite des cerveaux«  [1] Retour ligne automatique
C’est « l’effroyable saignée«  [2] et la fin de l’hémorragie n’est pas pour demain ; les lamentations circonstancielles et souvent factices des gouvernants n’y peuvent rien tant cette perte de substance ne semble pas les émouvoir. C’est à croire qu’il existe chez eux une indifférence, sinon une certaine jubilation à voir les élites quitter le pays. Bon débarras ! Au pays des aveugles, le borgne est roi !

Présidant une cérémonie de départ de jeunes enseignants et d’étudiants pour une formation de post-graduation au début des années 1980 (à l’époque l’aval ou la « bénédiction  » du FLN était de mise), le responsable du Parti nous apostropha en ces termes : « l’Algérie n’a guère besoin de dakatir (docteurs) mais beaucoup plus de militants« . Toute la vision officielle algérienne à l’égard de l’élite intellectuelle se trouve condensée dans cet extrait d’un discours qui, soit dit en passant, n’a pas manqué de nous rappeler la « thèse officielle et légitime » : la seule formation digne de ce nom est celle acquise au maquis ! Cette thèse bien connue de tous les Algériens a été souvent brandie (encore aujourd’hui) par des responsables, parfois de niveau gouvernemental, pour justifier leur indigence intellectuelle ou noyer leur incompétence dans la démesure verbale et un nationalisme douteux.

Rassurons-nous un peu : selon l’intellectuel tunisien Hichem Djaït, on décèle partout dans le monde arabe un anti-intellectualisme structurel (ou de principe) qui pousse « à l’expatriation des plus confirmés«  [3]. Ou comme l’exprime, à sa façon, pour le cas de son pays l’Egyptien Mahmoud Hussein :

« le processus qui sous-tend le changement s’est déroulé dans des paysages intellectuellement déserts, où la parole est monopolisée par le pouvoir et la pensée figée dans des dogmes officiels » [4].

Ou encore ce constat amer du philosophe iranien Daryush Shaygan, que l’encaissement de milliards en devises fortes ne sert à rien pour le pays quand les idées ne font pas le poids devant « la majesté du pouvoir«  [5]et sa consubstantielle « politique du ventre« (selon la formule si expressive d’Achille Mbembé) [6]. En effet, de nombreuses sociétés sous-développées (particulièrement dans les pays arabes et africains) sont confrontées, à des degrés divers, à ce phénomène de marginalisation des élites.

Mais le cas de notre pays semble particulièrement dramatique parce qu’inscrit dans un processus durable dont les racines remontent au début de l’indépendance, voire à la guerre de libération et qui, loin de s’arrêter ou du moins de s’atténuer, prend de plus en plus d’ampleur. Et, depuis le début des années 1990, les départs des diplômés de haut niveau (professeurs de rang magistral, médecins spécialistes, ingénieurs, informaticiens, écrivains, journalistes…) rappellent les exodes du 19ème siècle après la défaite de l’Emir Abd-el-Kader en 1847 et la répression de l’insurrection kabyle de 1871, dates fatidiques qui ont vu l’élite politique, économique et religieuse traditionnelle se disperser. Entre la mort ou la déchéance socio-économique et morale, la seule échappatoire était l’exil ! [7]Retour ligne automatique
La comparaison n’est pas raison dit-on, mais force est d’admettre que, malgré des causes et des contextes historiques tout à fait différents, la similitude des faits est troublante. Depuis au moins 150 ans, pour différentes raisons, l’Algérie n’a pas cessé de perdre, de façon récurrente, ses élites et de façon générale ses forces vives (main d’œuvre qualifiée, artisans, paysannat, jeunesse). Et le retour ? Le chroniqueur Hakim Laâlam suggère une hypothétique solution :

« lorsqu’on déroulera un tapis un peu plus rouge, un peu plus épais et un peu plus moelleux à un chercheur algérien que celui que l’on vient de dérouler à un terroriste commanditaire d’assassinats, là on pourra peut-être parler du retour de nos cerveaux. En attendant… » [8]

Cela dit, revenons à l’objet circonscrit du présent article qui traite de la situation actuelle de ce que l’on pourrait appeler aussi par commodité l’intelligentsia algérienne. [9]….

En général pour l’opinion de base, l’intellectuel se confond avec le lettré, c’est-à-dire celui qui sait lire et écrire, tout particulièrement celui qui exerce un métier non manuel (enseignant, médecin, ingénieur…). C’est la définition socialement consacrée à juste titre parce que l’Algérie de l’après-indépendance n’a pas (encore ?) produit de groupe social autonome dont le statut épistémologique admis et reconnu est la critique (comprise dans son sens plein : sociologique, philosophique, éthique, scientifique, etc.). Il existe des intellectuels bien sûr mais pas en tant que catégorie sociale consacrée. Raison pour laquelle d’ailleurs les universitaires algériens ont du mal à bénéficier d’un statut particulier alors que d’autres groupes sociaux l’ont obtenu ! Ah ! le fameux statut particulier.

Si les élites ou intellectuels algériens, en particulier les universitaires (j’en fais partie), courent désespérément derrière une reconnaissance, c’est parce que leurs revendications se focalisent d’abord sur la dimension salariale et ne cherchent guère à construire socialement et culturellement leur statut. Ils mettent la charrue avant les bœufs. Dans notre pays, ne comptent socialement que les gestionnaires des sphères politique (postes de commandement, haute administration…) et économique (essentiellement le secteur des hydrocarbures) c’est-à-dire les cadres (au sens d’armature) sur lesquels reposent le système politique et ceux-là tirent leur puissance de leur fonction stratégique. D’ailleurs dans le jargon politico-administratif ne les classe-t-on pas à part dans les catégories « hors-cadre » ou « hors-échelle » ?

Les autres n’ont au mieux qu’une fonction utilitaire, cadres ou fonctionnaires moyens (et parfois supérieurs) dont le rôle est de servir d’intermédiaires face à la plèbe (les enseignants face aux bataillons d’étudiants et d’élèves) ; ils n’ont alors guère le choix que d’être transformés en bureaucrates exposés au danger de la corruption et de la servilité. Certains seront, en effet, tentés d’exercer des pressions sur leur administrés (zèle, paiement pour services rendus…) tandis que d’autres seront happés par les sirènes de la servitude ou de « l’aplat-ventrisme » pour être dans les bonnes grâces des autorités qui les ont nommés, c’est-à-dire leurs parrains).Retour ligne automatique


C’est la raison pour laquelle ces élites sont à la merci de tous les aléas : politiques, économiques, idéologiques qui font d’elles, en dépit des apparences, des catégories fragiles aux pouvoirs éphémères. Elles occupent, en fin de compte, des positions particulièrement inconfortables que compensent piteusement leurs privilèges matériels du moment et le zèle de parvenus qui caractérise leur gestion et leurs décisions. Souvent méprisées par leurs supérieurs qui ne voient en elles que des instruments à usage temporaire, honnies par leurs employés subalternes et leurs administrés qui ont eu à supporter leurs ordres, contre-ordres et humeurs, elles finissent par sombrer dans la dépression et… raser les murs pour éviter les regards. La chute est plus dure que l’ascension.

Pourquoi s’en tenir à une élite critique quand on sait qu’on peut recourir, pour traiter de questions sérieuses à des bureaux d’études étrangers ? Pourquoi ferait-on l’effort de concevoir de vraies universités et de former de vrais diplômés universitaires quand les rejetons de la nomenklatura sont (ou seront) inscrits à Cambridge, Lausanne ou Paris ?

Pourquoi les universitaires chercheraient-ils à conquérir leur reconnaissance dans la qualité de leurs cours et dans leurs productions scientifiques quand les promotions et les « places » se distribuent en fonction de critères politiques et idéologiques ?

Un exemple parmi d’autres : Malek Chebel a quitté l’Algérie au milieu des années 1970 parce qu’il n’arrivait pas à publier ses recherches ; le directeur de la « SNED de sinistre mémoire » (mots de M.C lui-même exprimés dans une récente interview dans un quotidien national) lui a rejeté un manuscrit d’excellente qualité scientifique dont a profité par la suite un grand éditeur parisien. Le directeur voulait un pensum sur la révolution agraire ! Malek Chebel établi à Paris et travaillant pour une institution de recherche française est aujourd’hui à son 22ème ouvrage scientifique.

Un universitaire dénué d’autonomie, soumis aux ordres ou écrivant sur commande ne peut accéder au statut d’homme de culture ou de science. C’est au mieux un intellectuel organique que ses commanditaires rabaissent souvent au rang de scribe ou de « porte-serviette » moyennant quelques avantages matériels.

Une université est grande, non par ses effectifs d’étudiants et d’enseignants, encore moins par l’étendue des pouvoirs de ses responsables mais par la renommée de ses cours, de son encadrement pédagogique, de ses recherches et de ses publications ; or il n’échappe à personne sauf peut-être aux démagogues qui tirent profit de la situation que l’université algérienne « a cessé d’être un lieu de savoir et de réflexion… et n’en possède plus que l’intitulé« . [10]

Dans ces conditions, il ne faut point s’étonner que le champ intellectuel et scientifique se rétrécisse d’année en année comme peau de chagrin. La domestication du savoir [11]et des élites ne relève pas d’une insuffisance liée à un manque de moyens matériels, c’est un processus politique programmé depuis longtemps par ceux dont la croyance est que la grandeur de l’Algérie est fondée sur la consistance de ses ressources pétrolières et gazières, l’étendue de son territoire, la force de ses appareils répressifs et non sur ses éventuelles avancées scientifiques, techniques et culturelles. Retour ligne manuel
Dans une de ses analyses sur l’intelligentsia algérienne, Ali El-Kenz [12] a défini quatre moments dans le processus de « normalisation » de l’université algérienne.Retour ligne manuel
– le moment politique : rôle joué par les campus dans les luttes politique de l’après-indépendance, jusqu’à la mise au pas du syndicat des étudiants ( l’UNEA).Retour ligne manuel
– le moment économique : enrôlement de l’université dans le soutien politico-idéologique aux options économiques du pouvoir : « industries industrialisantes », « révolution agraire », « gestion socialiste des entreprises »…Retour ligne manuel
– Le moment culturel : affrontements identitaires : baâthistes, islamistes, berbéristes…Retour ligne manuel
– Le dernier moment (actuel) : l’université « rentre dans les rangs » ; elle se « clochardise » à l’instar d’autres secteurs de la société algérienne.

La boucle est bouclée « au pays où le mépris est plus quotidien que le pain » (selon la douloureuse expression de Noureddine Aba).Retour ligne manuel
Ne dites pas à ma mère que je suis professeur à l’université, elle croit que je suis homme d’affaires (marchand d’alphabet) !!

Par Saïd DOUMANE, Universitaire.

Notes

[1Cf F. Boumédiène : la Sonatrach face à l’hémorragie des cadres, in Liberté du 29/11/2006.

[2Cf M. Mamart : Fuite des cerveaux algériens vers l’étranger, in El-Watan du 03/10/2006.

[3Cf Hichem Djaït : la personnalité et le devenir arabo-islamique, éditions du seuil 1974.

[4Cf Mahmoud Hussein : versant Sud de la démocratie, édition La Découverte 1989.

[5Cf D. Saygan : le regard mutilé, édition Albin Michel, 1989.

[6Cf Achille Mbembé : comment organiser le sauvetage des économies africaines, in Le Monde diplomatique de novembre 1990.

[7En son temps déjà, le poète si Mohand U M’hend avait choisi l’exil et la disgrâce sociale plutôt que de subir la vilénie : « par Dieu j’aime mieux l’exil que la loi des pourceaux » (extrait d’un poème célèbre).

[8Cf la chronique de H. Laâlam, in Le Soir d’Algérie du 04 -10-2006

[9Destiné à un large public, cet article n’a aucune ambition théorique ; on ne rentrera donc pas dans les  » joutes » conceptuelles ou querelles sémantiques. On utilisera donc quasi indifféremment les mots élite intellectuelle, intelligentsia, universitaires, cadres etc… pour désigner une catégorie sociale globale, celle qui détient un certain savoir scientifique au sens large (économique, philosophique, sociologique, juridique, religieux, technique

[10Cf A. Bahmane : le miroir aux alouettes, in El Watan du 11-10-2006

[11Cf R. Bellil : la domestication du savoir sur la société in l’Annuaire de l’Afrique du Nord, 1985.

[12Cf A. El-Kenz : au fil de la crise, quatre études sur l’Algérie et le monde arabe, édition Bouchène 1989.

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