La fontaine des femmes

Il y a quelques jours, j’ai dormi chez un ami au-dessus de Tazmalt, près d’Ait Hamdoune, sur le chemin de Tirurda, à la gauche d’Ait Melikech en remontant, et cela s’appelle : Taqervoust. C’est un village magnifique qui domine la vallée de la Soummam et qui se réchauffe de la chaleur infernale de Beni Mansour qui se trouve en face, juste à la bonne distance. Beni Mansour vu de Taqervoust ressemble à une photo qu’on a prise à contre-jour. On est conscient de son existence seulement la nuit avec la lumière. Durant la journée, Beni Mansour est identique à un paysage peint avec de la chaux. La beauté de Taqervoust est seulement égalée par la bonté de ses gens, car j’ai bien l’intention d’y repartir sans être lynché.

Taqervoust est le plus grand village de Kabylie et confortablement adossé aux majestueuses montagnes du Djurdjura qui lui offre sa protection, son eau et sa verdure perpétuelle. De sa position géographique, il bénéficie du meilleur que la Haute Kabylie a à lui offrir et que la Basse Kabylie a à lui léguer. Si la Kabylie était un corps humain : Taqervoust en serait le cœur. Tandis que Beni Mansour en serait les dessous de bras. On essaye d’étiqueter les gens de Taqervoust de calomnies aberrantes, mais pour les oreilles averties, il est évident que ces attributs négatifs ne sont que l’œuvre des forgerons de la jalousie. La devise en Kabylie : c’est toujours de critiquer les gens meilleurs que soi, sinon cela n’aurait aucun sens. Sur les chemins de Taqervoust, on rencontre des cerisiers qui se sont arrêtés là durant leur émigration et ne sont jamais repartis ou n’ont pas pu continuer. La seule particularité de ces cerisiers, c’est qu’ils sont figés et pointent du doigt vers Beni Mansour. L’expression sur leurs troncs : « Jamais là-bas ! Jamais là-bas ! » Depuis, les cerisiers ne poussent jamais sur la rive Sud de la Soummam.

La tenue traditionnelle vestimentaire des femmes de Taqervoust est un témoin irréfutable de cette fusion entre la Haute et la Basse Kabylie. Si les femmes sont d’une beauté arrogante, d’une intelligence sans marche arrière ; les hommes exhibent des étincelles de bravoure dans leurs yeux. Cela explique pourquoi il n’y a pas de pompes à essence à Taqervoust.

Peu avant l’entrée de ce village, il y a une fontaine dominée par la présence des femmes. Je voulais m’arrêter pour en demander le nom, mais elles étaient toutes armées de Kalachnikovs et de bidons en plastique. Connaissant la réputation des femmes de Taqervoust, elles auraient troué ma voiture comme un tamis. Elles avaient un regard d’acier et des gestes bien déterminés.

Les fontaines des femmes en Kabylie sont en voie de disparition et avec ces fontaines disparaissent les réseaux sociaux pour les femmes. C’est un lieu de rencontre où les femmes, jeunes et plus âgées discutent gaiement de tout et de rien. Les fontaines sont l’équivalent de « Tajmat » des hommes (lieu public du village) pour les femmes. C’est là que le savoir oral des vieilles femmes est retransmis aux plus jeunes.

Les bonnes traditions disparaissent aussi vite que l’eau dans une passoire en Kabylie, tandis que de mauvaises habitudes s’installent et commencent à être fermement soudées à la société kabyle. Cela peut paraitre juste un détail, mais à cette fontaine, on ne voit jamais de femmes en hijab. Non ! Ce n’est pas un détail, car la présence des femmes dans une fontaine, c’est aussi une expression de liberté et de bien-être d’une société. L’eau, tout comme la femme, c’est la vie. Une femme avec une cruche d’eau, c’est la symbolique d’une fusion créatrice. La présence d’une femme à une fontaine est aussi un défi à la dominance masculine, à une religion insidieuse et rétablie l’équilibre dans une société patriarcale en accordant à la femme son espace où elle peut librement s’exprimer.

Mais le plus grand défi attend les hommes de Taqervoust et de partout ailleurs en Kabylie afin non seulement de préserver cet espace, mais de l’améliorer et de l’intégrer dans notre patrimoine. Il suffirait d’aménager les fontaines, les rénover, les embellir avec des fleurs et encourager les jeunes filles à perpétrer cette tradition millénaire, qui, comme beaucoup d’autres choses en Kabylie disparaissent à une vitesse alarmante. On dépense des milliards à bâtir des mosquées qui sont souvent utilisées par une minorité de gens dans un village, mais on abandonne les « sources » de notre existence. Cette fontaine du côté de Taqervoust a encore la chance de recevoir la visite des femmes, jeunes et moins jeunes, et c’est pour cela qu’il est urgent d’attirer l’attention des habitants pendant qu’il est encore temps. Ailleurs, comme du côté d’Ait Abbas, ces fontaines sont maintenant délaissées depuis près de deux décennies et risquent de disparaitre complètement dans la prochaine. Une fontaine sans femmes est l’abnégation de la vie. La victoire de la stérilité sur la fécondité, de la laideur sur la beauté, de l’absence sur la présence.

Hmimi O’Vrahem

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