La Grèce au temps d’Epicure (IV)

Fin du IVe siècle avant J.-C. : inquiétudes et désabusement

La politique athénienne devint alors plus instable que jamais, et se teinta de servilité. Les démagogues rivalisaient d’imposture, et la ville passait successivement sous le joug de tel ou tel chef de troupe œuvrant pour le compte de tel ou tel ancien lieutenant d’Alexandre : de 317 à 307 av. J.-C., Démétrios de Phalère gouverna la ville au nom de Cassandre, le roi de Macédoine ; le Poliorcète (littéralement : le « preneur de villes ») régna, lui, pour le compte de son père, Antigone, qui tenait une partie de l’Asie mineur. La crainte d’une agitation populaire encourageait vivement les riches à se jeter dans les bras des Macédoniens et les décrets pris par l’Ecclésia, l’Assemblée du peuple, sur proposition de la Boulé (une sorte de conseil d’Etat), c’est-à-dire dans les formes traditionnelles, n’étaient plus que des décisions à très courte portée. Jamais plus, jusqu’à la conquête romaine, les Athéniens ne parvinrent à s’émanciper totalement ni à recouvrer de façon durable un régime comparable à celui de l’époque classique. Aussi les historiens s’accordent-ils à considérer qu’à dater de sa défaite dans la guerre lamiaque et des dures conditions imposées par Antipater à l’automne de 322, Athènes ne connut plus qu’un « simulacre » de vie politique ;. [1] que, désormais, la cité était une fiction ; qu’elle n’était plus qu’une « Polisde théâtre », selon l’expression suggestive qu’a employée Moses Finley. [2]

Festugière a bien résumé cette extraordinaire remise en question des valeurs, dont la philosophie hellénistique (celle des IIIe et IIe siècles avant J.-C.) eut pour tâche d’être le greffier : « pour le citoyen libre des petites cités helléniques jalouses de leur indépendance, […] rien, écrit-il, n’était plus constant que l’horreur de la tyrannie : et voici qu’on obéit à des tyrans et que peu à peu, par l’effet de la lente dissolution morale qu’engendre la tyrannie, on s’accoutume à cette obéissance. […] Pour l’artisan d’Athènes, rien n’était mieux assuré que le sentiment de la supériorité du Grec sur le Barbare : et voici que Grecs et Barbares ne devaient plus former qu’un même peuple, respirant le même air, jouissant du même Soleil, participant à une même famille unique qui comprendrait tous les hommes » [3] La morgue grecque s’était éteinte en même temps que la liberté : de cette double mort l’épicurisme constitue, pour une part essentielle, la sanction.

Firmus T.

Notes

[1Histoire d’une démocratie, Athène, Paris, Seuil, coll. « Points/Histoire », 1971, p. 170

[2Cf. Démocratie antique et démocratie moderne, Paris, Payot, 1976.

[3A.J. Festugière, Epicure et ses dieux, p. cit., p. 121

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