La Kabylie et la presse

Comment est vue la Kabylie par la presse nationale algérienne ?

Vaste question qui en appelle pratiquement à un travail de thèse qui interroge avec patience et rigueur les piles de « chronos » de ces 20 dernières années, période durant laquelle le pays était entré dans une ère de pluralisme formel et où donc les opinions s’expriment normalement à partir de positions de liberté et de spontanéité.
Il est ainsi presque inutile de remonter jusqu’aux écrits d’avril 1980 en raison justement du monolithisme qui caractérisait la vie politique à l’époque. Les papiers de l’époque dont un fameux éditorial d’El Moudjahid exprimait moins un ostracisme anti-Kabyle qu’une crispation globale contre toute prétention au changement. « Les donneurs de leçons » surlignaient, plus que tout, un profond dédain de l’intellectuel dans son être et son ambition, soit un parfait marqueur idéologique de tous les régimes populiste.

Une entreprise de type universitaire qui viserait à saisir les dispositions d’esprits dominantes dans la presse à propos de la Kabylie est, a priori, des plus malaisée. La démarche semble aller de soi s’il s’était agi, par exemple, de dégager une tendance par rapport à des thèmes comme l’islamisme, la condition féminine, les droits humains, etc.

Car en l’occurrence, il faut d’abords s’interroger si la Kabylie est en soi un objet des médias.

À l’exception de l’action de la mouvance autonomiste qui exprime un clair positionnement politique d’une partie des habitants de cette région, tous les autres courants politiques, qui s’expriment sur un fond thématique et un soubassement humain kabyles, ont toujours requis une forme d’anonymat régional.

Ainsi à des moments de controverses accrues, qui offre des instantanés d’utiles observations, on ne sait plus si c’est vraiment l’extraction régionale de ces porteurs de projets ou bien leurs idées, ou le tout à la fois, qui est en cause.
Une forme d’aggiornamento a été cultivée entre ces acteurs et la presse francophone notamment où il n’est pas de bon aloi de relever par exemple que les cohortes de marcheurs pour la démocratie ou la République qui déferlent sur Alger proviennent pour l’essentiel d’une région donnée.

Principal quotidien arabophone, El Khabar, était atypiquement intégré dans cette optique pour des raisons qui peuvent être liées, en partie, à son histoire propre puisqu’il était à l’origine conçu et projeté par des journalistes francophones sinon bilingue.

Les polémiques autour du rôle d’Abane Ramdane, durant la guerre de libération, s’inscriraient ainsi dans un registre fourbe qui cache mal de terribles enjeux régionaux et idéologiques.

Pour Benjamin Stora, ces polémiques renvoient à une féroce compétition des courants berbériste et arabiste, représentés par A. Kafi, A. Benbella et A. Mehsas, sur l’appropriation de la paternité historique du 1er novembre 1954 auquel le congrès de la Soummam a donné un avenant déterminant et salutaire. Elles ne se sont pourtant jamais expressément exprimées en tant que telles dans la presse nationale.
Le langage de Sioux va néanmoins laisser place à des moments de plus grande clarté.

À partir de 2000, qui correspond autant à l’accession au pouvoir de Bouteflika, à un recul certain du mouvement de subversion terroriste, à l’augmentation exponentielle de la rente pétrolière, à la naissance de nouveaux titres arabophones, et un certain reflux francophone, on assiste une nouvelle tournure. La méfiance ne s’exprime plus seulement dans la presse, à travers les tribunes et interviews d’hommes politiques essentiellement, mais par la presse. Des journalistes, arabophones, se fourvoient de plus en plus nettement dans des attitudes très peu professionnelles, assez peu éthiques.

Un certain anti-kabylisme, un enclin à stigmatiser les expressions sociales, culturelles et politiques émanant de la région, devient perceptible dans certains écrits y compris dans de simples travaux de couverture. Les enrôlements protestants, le non observance du jeûne musulman, la consommation des alcools et la prostitution seront les thèmes de reportage favoris de la presse arabophone, des thèmes sur lesquels s’exprime souvent une stigmatisation plus au moins ouverte de la Kabylie.
La marche du 14 juin 2001 constitue un moment qu’il faudra examiner avec plus de soins qu’il n’est possible à travers cette contribution.

Ech-Chorouk n’hésite pas ainsi à imputer la mort d’une journaliste aux marcheurs alors que celle-ci avait péri de l’affolement d’un chauffeur qui tentait de sauver un autobus de l’incendie qui s’était déclaré dans les garages de l’ETUSA, rue Hassiba Benbouali.

Les marcheurs sont à l’occasion traités de « barbares » et de « singes » venus à l’assaut d’Alger. La « baltaguia » médiatique naissait avant termes à Alger. Elle prolonge un premier précédent de gestion d’une manifestation de revendications kabyles – d’ailleurs non assumées en tant que telles – par le régime en place, par la sollicitation des pulsions raciales et régionales qui s’avéreront des plus vivaces.
Supporters écervelés de clubs de foot, junkies des quartiers populeux, et taulards fraîchement libérés sont enrôlés par la police dans un sanglant pogrom anti-Kabyles.

Pourtant ni Ech-Chourouk ni aucun autre secteur d’expression arabiste n’élèvera la moindre objection quand, quelques mois plus tard, tamazight était reconnue langue nationale par un unanime amendement parlementaire de la Constitution.

Plutôt que d’y voir une quelconque conviction bien ancrée, Ech-Chourouk représente un parangon de journalisme inscrit dans les « non-valeurs » (le vocable est de Abdou B.) et le sensationnalisme mercantiliste.

Dans la folie tumultueuse produite par les matchs de qualification au Mondial 2010, il sera opportunément le porte-voix d’une Algérie maghrébine et amazighe agressée par les chaînes satellitaires d’une Égypte orientale et arabe. Une posture, qui fut aussi celle de Nessma-TV, qui augmentera substantiellement ses chiffres de vente.

Face aux manifestations de la CNCD, les médias hostiles, comme Ech Chorouk et En Nahar, feront beaucoup cas des contre expressions des habitants de la place du 1er mai demandant à un leader kabyle d’aller manifester chez lui. Un fait que la presse francophone brocardera et passera par pertes et profits.

Comme en 2001, c’est par la mise en relief de la kabylité de certains acteurs que le pouvoir tente et parvient à découpler Alger d’une contestation qui se veut généreusement nationale.

Si un équivalent de Minute n’existe pas en Algérie, certains positionnements éditoriaux opportunistes n’hésitent pas, à l’occasion, à instrumentaliser des thèmes régionalistes ou ethnicistes dans des enjeux politiques.

Mais un certain anti-kabylisme plus ou moins assumé tend à devenir, chez une partie de la presse arabophone, le pendant symétrique de l’anti-islamisme qui imprègne de larges pans de la presse francophone. Comme dans les polémiques autour de Abane, nous sommes en plein dans la problématique identitaire. Une identité écartelée entre un islam orientalisant et une berbérité portée vers la modernité c’est-à-dire, pour endosser le point de vue adverse, vers l’occidentalisation.

Et pour ajouter une touche de complexité à ce tableau, il faut bien relever que l’hostilité émane souvent de Kabyles eux-mêmes. Le microcosme médiatique algérois sait par exemple que certains journalistes véhéments d’Ech Chorouk et d’Ennahar sont des Kabyles. Et tout le monde, que le nom du journal floque le maillot du club de football le plus emblématique de la Kabylie. Interpellé à propos de ce patronage honteux – le flocage est exceptionnellement réalisé en lettre latine pour la JSK et en arabe pour tous les autres clubs sponsorisés –, le chairman Kabyle a eu des réponses minimalistes qui dénotent un certain poujadisme mercantiliste qui rejoint ainsi quelque part ce qui semble être la ligne d’action d’Ech-chorouk.
Sur ces questions, il faudra sans doute s’interroger la psychologie des minorités opprimées pour savoir en quoi ces dispositions automutilatrices sont la réaction circulaire à la condition de minorisé.

Mais par-delà tout, comment dépasser cet état de fait. Car plutôt que de maudire l’obscurité il convient mieux d’allumer une bougie.

La question la plus importante est celle de savoir si le champ médiatique national offre un espace suffisamment équilibré qui permette une large expression des courants politiques, un équilibre qui permettrait une compétition loyale des opinions.
La réponse est à l’évidence non.

Dans le sillage de l’instauration de l’état d’urgence en 1992, a été dissous le Conseil supérieur de l’information, instance de régulation qui devait, entre autre, délivrer les cartes professionnelles des journalistes.

D’un système déclaratif, les agréments de nouveaux titres sont dans la foulée soumis au bon vouloir du pouvoir en place. La mise en place, en mai 2002, d’un Conseil de l’éthique et de la déontologie n’a pas fait long feu. Les syndicats de journalistes deviennent rapidement des coquilles vides, car le vide laissé par le Conseil supérieur de l’information rend difficile l’identification d’un quorum de journalistes qui satisfait aux critères stricts de professionnalisme, c’est-à-dire une tranche de professionnels qui tirent l’essentiel de ses moyens de subsistance de l’exercice du métier de journaliste et qui de ce fait s’inscrit dans un idéal de vie commune.

Une certaine « clochardisation » délabre la presse nationale. La qualité de « journaliste » est désormais le fait de l’employeur alors qu’elle doit être celle d’une instance souveraine, éventuellement paritaire, de type Conseil supérieur de l’information.

Éditeurs bien installés et pouvoir en place convergent objectivement sur le refus d’agréer de nouvelles publications et installent le champ médiatique dans une situation non équilibrée.

La presse francophone est celle qui aura souffert le plus de cet état de fait puisque la presse arabophone a, elle, connu un certain renouvellement avec l’avènement de journaux tels que En-Nahar ou Ech-Chorouk. Ce dernier faisait d’ailleurs remarquer pertinemment, dans une récente polémique de chiffres de ventes avec El-Watan, qu’il avait réussi le pari de ramener vers lui une partie du lectorat francophone et ajoutait que la tendance était inverse durant le Mondial espagnol de 1982.

La ventilation politique de la publicité institutionnelle et publique crée des titres dont l’existence ne correspond à aucun besoin du marché. Et la course au captage des faveurs du pouvoir, c’est-à-dire, la manne publicitaire ANEP, supplante celle de la conquête du lectorat.

Pourtant tout cela paraît bien anachronique au regard notamment du développement des NTIC et des télévisions satellitaires. L’épisode du Mondial aura montré un pays démuni face aux féroces attaques des chaînes satellitaires. Le développement de la presse Web souligne l’inanité des politiques de censure et de composition factice du paysage médiatique.

Par Mohamed BESSA

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