La Kabylie, une terre rejetée par les siens !

L’œil qui se promènerait en Kabylie se rendrait vite compte que l’aspect de cette région, contraste étrangement avec le paysage si gai, si pittoresquement accidenté ; triste et morne, elle semble bouder la nature jeune et luxuriante qui l’entoure. Retour ligne automatique
De magnifiques promenades ombragées, d’oliviers plusieurs fois séculaires se dressent dans chaque coin, ces arbres vénérables, ont vu passer maintes fois un Mammeri, un Kateb, un Feraoun ou un Amrouche…, nos écrivains et artistes, pour décrire ou peindre leur élégance. Ils aimaient avant tout respirer le frais sous ces arceaux de verdure.

Sur le vaste territoire de la Kabylie sont disséminés de nombreux hameaux. Les uns couronnent les hauteurs ; les autres apparaissent dans les plaines semblables à des joyaux tombés d’une couronne royale, comme si une main somptueuse les avait déposés soigneusement sur une nappe de taffetas verdoyant.

Le Djurdjura majestueux, s’élève, et a l’air maussade et noirci par le temps. Il pleure, croirait-on, sur une région agonisante. Retour ligne automatique
A voir les Arch-s, faubourgs et villages, aux habitations délabrées, on dirait que la vie s’éteint graduellement aux extrémités de ce corps autrefois robuste, et que le froid de la mort gagne insensiblement les organes, le foyer de la vie.

La Kabylie est arrivée à l’époque fatale où les villes et villages comme les individus entrent en pleine décadence ; elle n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même, elle dépérit sans espoir de résurrection.Retour ligne automatique
On a vu, autrefois, de nobles peuples se réveiller brusquement, secouer leur linceul, et recevoir dans leurs veines, un instant épuisées, des flots de sang nouveau et un nouveau souffle de vie. Une industrie récente, des relations commerciales habilement et honnêtement organisées, une politique saine, les ont rajeunies… La Kabylie aura-t-elle un jour cette bonne fortune ? L’avenir nous le dira peut-être.

La colonisation française dés 1857, puis l’Algérie en 1962, avaient l’une et l’autre, petit à petit, supprimé les sources de sa prospérité, détruit son activité, provoqué de nombreuses émigrations, partant du fait qu’une région qui se dépeuple est condamnée par là-même : il n’y a pour elle de remède à la décadence…

Autrefois, le figuier et l’olivier prospéraient et nourrissaient à eux seuls toutes les confédérations. L’agriculture, l’apiculture et l’oléiculture, l’élevage et le tissage… enrichissaient l’être kabyle, dont les dépenses, quoique minimes individuellement, formaient à la fin, un total honnête et respectable. C’était toute la Kabylie qui était animée pendant ces périodes-là, elle se mettait à la récolte, et les chants retentissaient sous chaque olivier et près de chaque cours d’eau. Ainsi, un mouvement incessant régnait dans cette ruche joyeuse. L’agriculture, l’oléiculture, le tissage et autres faisaient vivre une foule de professions artisanales : bijoutiers, maréchaux ferrants, tisseuses, commerçants…, ne manquaient jamais de clientèle. Des périodes propices de l’année qui faisaient aussi vivre une foule de vendeurs de rêves, comme on les nommait, poètes, conteurs et chanteurs vagabonds, des ciseleurs de mots qui mettaient leur art à l’appréciation d’un public fort exigeant, étaient toujours au rendez-vous pour ajouter leurs touches d’élégance à ce décor enchanteur.

L’arrivée de la colonisation française a tout changé ; elle a ruiné, en quelques années seulement, beaucoup de familles jusque-là dans l’aisance. Les unes ont quitté le pays pour aller chercher fortune ailleurs et ne reviennent que pour remplir les cimetières ; les autres végètent sur le sol natal, en proie à la misère la plus totale ou livrées à une incurable oisiveté.

Pourtant le terroir est fertile. Mais il a changé de mains, les habitudes traditionnelles ont fait place à l’industrie du colon et le Kabyle a vu d’un seul coup sa situation se dégrader, passant du statut de propriétaire foncier à celui de simple ouvrier chez le colon et ce sur sa propre terre, celle qui faisait quelques temps auparavant son orgueil et sa fierté.

Il est difficile de transformer brusquement ses habitudes ; l’homme est plus routinier qu’on ne pense, et il résiste même à la nécessité quand elle lui commande de rompre avec tout un passé. Mais l’industrie des villes a quand-même fait des ravages. Ainsi, nous constatons, aujourd’hui, que la plupart de nos montagnards répugnent à travailler le sol natal. Le villageois ira plus volontiers travailler à la ville alors que le citadin n’ira pas s’établir dans nos campagnes. Une expérience triste et quotidienne atteste que le villageois n’aime point devenir agriculteur, l’ouvrier qu’il est devenu méprise le labeur des champs ; à ses yeux, cultiver la terre est déshonorant. Il préfère mendier plutôt que de quitter une situation qu’à tort, il estime supérieure. Il ira tendre la main, orgueilleusement drapée dans ses loques plutôt que de féconder la terre de ses ancêtres.

Mais, “seul le vice déshonore, et non point le métier que l’on fait” dit un vieil adage du terroir. Le paysan, courbé sur son sillon, qu’il féconde de sa sueur est aussi noble que le savant dont l’intelligence s’exerce sur des problèmes ; ils accomplissent l’un et l’autre le même devoir, quoique d’une manière différente. Leurs aptitudes sont diverses, mais elles fonctionnent dans un but identique.

Ce sont là des vérités que le peuple accepte parfois en théorie, mais qu’il repousse dans la pratique. Néanmoins, on ne doit pas cesser de les lui répéter ; à force de les entendre, il les gravera dans son esprit et finira par en tenir compte. Car une terre doit compter avant tout sur ceux qu’elle a enfantés.

Voici, en somme, l’une des facettes du sombre tableau que nous offre aujourd’hui la Kabylie, celui d’une terre rejetée par les siens.

Djidji Nait

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire