La langue française

Le langage français, c’est à la fois la langue, l’esprit qui l’a formée, l’esprit qui par elle s’exprime, et les esprits où elle s’imprime. L’affreuse mutilation que le XVIIe siècle a fait subir au vocabulaire a eu sa contrepartie. Puisqu’on la privait de ses mots, la langue a dû mettre au point cet incomparable ajustement de la syntaxe, cette rigueur souveraine du sens des mots qui lui restaient, cet art de faire de pauvreté fortune. C’est sans doute ce dépouillement ascétique et ce sens de l’ascèse qui ont fait d’elle le plus pressant propagateur des idées claires dans le monde. Des mots, il lui en restait assez pour que Hugo en fît un torrent et Claudel une mer. Mais l’ascèse, en lui imposant ses contraintes, lui laissait l’harmonie des sons, pour ses poètes, et à ses prosateurs, proposait l’harmonie des phrases ; le jeu achevé, à la fois intellectuel et musical, des incidentes. Vit-on jamais langage clair, dont la clarté dispersât mieux la confusion, sans rien sacrifier du complexe ? Et où la simplicité se refusât plus heureusement à toute simplification ?

Peuples divers, à cette pointe d’Europe où affluaient les aventuriers, où refluaient les vaincus, où pénétraient les conquérants qui n’y pouvaient survivre qu’en changeant d’âme et de culture : ne laissant leur marque que si, d’abord, ils avaient su s’assimiler, recevant plus qu’ils ne donnaient. Ce ne sont pas les juristes de Louis XI, de Louis XIV ou de Napoléon qui ont fait l’unité de cette diversité : ils ont centralisé la France, ils n’ont pas réduit ses variations. C’est la langue enrichie de tant d’apports, de tant d’images, venus de toutes parts, qui a fait l’unité française, sans altérer sa diversité. Non pas Louis XI, mais Villon, non Louis XIV, mais Racine ; Chateaubriand plus que Napoléon.

Et peu importe que cette langue soit parlée en deçà ou au-delà des frontières que l’État, suivant sa chance du moment, peut étendre ou laisser étrécir. Hamilton[1] est Anglais ; la voix du Breton Chateaubriand répond à celle du Genevois Rousseau ; la Belgique offre le don des poèmes du Flamand Verhaeren ; c’est en Amérique que Green[2] est devenu écrivain français. On en pourrait citer mille autres. A quoi bon ? Il s’agit surtout de l’audience.

Il est remarquable que la France ait été souvent détestée par l’Europe sans que l’esprit français et la langue qui le porte aient rien perdu de leur pouvoir et de leur séduction dans ces querelles politiques. Ni d’insupportables victoires, ni de retentissantes défaites n’altéraient leur charme ni leur prestige. C’est qu’à l’Europe ils étaient nécessaires. L’Europe avait besoin d’une clarté et d’un élan qui toujours jaillissaient de la même source.

La France, pays de la mesure ? Quelle plus grande absurdité! Ceux qui ont inventé la « douceur » de Racine, la « bonhomie » de La Fontaine, tiré la beauté au cordeau dans les parterres de Le Nôtre, trouvé la plus sobre image de la pureté dans l’exacte rigueur des buis taillés, et admiré comme la grâce suprême les « coteaux modérés » et le ciel tendre de la gentille Ile-de-France, sont les mêmes qui arrêtent l’histoire de France à cette première marque de mauvais goût et de vilaine démesure, la prise de la Bastille, qui mettent en pot et sous globe la France morte et stérilisée depuis un siècle et demi, et offrent à l’admiration du monde, pour l’ornement des dessus de cheminées bourgeoises, la France, la France seule. Ce sont les mêmes, d’ailleurs, qui voient dans la Saint-Barthélémy, les dragonnades du Roi-Soleil et d’autres qui suivent, la paternelle, juste, adroite et prudente rigueur du Prince.

La mesure d’un habit de cérémonie porté avec aisance. Qu’aurait eu à faire l’Europe de la mesure ? Parlera-t-on de la mesure d’Aubigné, de la mesure de Pascal, de celle de Nerval, de Michelet, de Rimbaud, de Hugo, de Claudel, de celle même de Gide ? L’Europe n’avait pas besoin de mesure, elle avait besoin de clarté ; elle n’avait pas besoin de modération, il lui fallait être pressée, poussée, portée pour prendre conscience d’elle-même, il fallait qu’on la suscitât.

Ce fut la vocation de la France. Cet esprit sans frontières recevait tous les appels confus, en assimilait l’expression, les restituait clarifiés, définis, renforcés. De désirs, d’aspirations, il faisait des idées, des sentiments, des vérités : la force qu’il répandait au dehors était celle de la lumière. Et si divers qu’à tout appel il apportait une réponse. La seule mesure qu’il connût était la mesure de l’Homme ; sa seule vocation depuis l’origine, cette mesure. Mesure de la grandeur et de la misère de l’homme, de sa faiblesse et de sa dignité, mesure de l’homme sans Dieu, mesure de l’homme devant Dieu, devant la Société, devant l’État, devant autrui ; devant les contraintes de nature, et devant les préjugés ; devant l’horreur et l’attrait du péché ; dans l’exercice de sa liberté ; dans les droits et les limites de l’homme et du citoyen. C’est par le général qu’il rejoignait l’universel ; mais ce général n’était pas abstrait : au bout de son analyse, comme au fond de son inquiétude, on trouvait l’homme, cette, chair fragile et menacée cette créature quasi-divine. C’était l’énigme du sphinx et la réponse d’Œdipe[3], valable pour tous.

Ce frémissement, cette anxiété devant le problème de l’homme, cette cruelle rigueur, cette implacable application dans la recherche, ce souci de donner, sans la mutiler, l’altérer et surtout l’éteindre, à cette découverte l’expression exacte, complète et vivante ; ce désir, d’abord d’être vrai : clarté et élan, c’est là le miracle français, qui si souvent a soulevé l’Europe et le reste du monde ou donné un sens aux orages qui grondaient au dehors et n’étaient que désordre et flots soulevés dans la nuit avant que l’éclairât la lumière de sa connaissance. La raison, notre fameuse raison, n’a jamais retenu l’audace de l’esprit ni les emportements du cœur. Elle les a laissés être parfaitement déraisonnables, n’intervenant qu’ensuite pour contrôler et éclairer les effets de ces sentiments jaillis de la nature même. Raison, non point modérée, ni sèche, ni médiocre. Raison lucide et brûlante.

Louis Martin-Chauffier, La Patrie se fait tous les jours, éditions de minuit, 1947.

[1] Hamilton : Gentilhomme de la suite des Stuarts qui vécut en France et qui écrivit en 1713 les spirituels Mémoires du Chevalier de Grammont.
[2] Green : Américain né à Paris en 1900, écrit en français et en anglais des essais, des romans (Mont Cinère, Adrienne Mesurât, Leviathan, Moîra…) et des pièces de théâtre (Sud, L’ennemi, L’Ombre).
[3] A la question posée par le Sphinx : « Quel être a successivement quatre, deux et trois pieds ? » Œdipe répondit : « L’Homme ». « L’enfant se traîne à quatre pattes, l’adulte marche sur ses deux pieds, le vieillard s’appuie sur un bâton ».

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