La leçon tunisienne : quelle lecture depuis l’Algérie ?

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Ainsi donc, le premier changement politique (les prémices ?) en Afrique du Nord est venu de là où on l’attendait le moins : La Tunisie. Le 14 janvier 2011, la révolte de la rue tunisienne met fin à 23 ans de règne d’un despote qui aura progressivement instauré un redoutable Etat policier depuis 1987 ; une révolte intervenue 26 ans après les violentes émeutes de janvier 1984 provoquées par le doublement du prix du pain. Est-ce pour autant que la Tunisie s’est débarrassée du régime Ben Ali sans Zine El Abidine ? Pas si sûr que ça, les semaines et les mois à venir rendront la situation plus lisible pour avancer une telle affirmation.

« Retour sur une accession et une mise en place d’une dictature longtemps citée en « modèle »

Arrivé au Pouvoir en 1987 suite d’abord à sa « nomination » au poste de Premier ministre, par Bourguiba, le père spirituel de la Tunisie moderne et laïque, alors sénile et complètement affaibli par l’âge et la maladie, qui lui valurent ensuite d’être déposé par son dauphin constitutionnel, Ben Ali, pour « incapacité physique » et ce, en faisant jouer l’article 57 de la constitution tunisienne puisque, sur la foi d’un rapport médical signé par sept médecins attestant de l’incapacité du président Habib Bourguiba d’assumer ses fonctions, le dépose pour sénilité d’où le qualificatif de « coup d’État médical », qui le propulsa à la Présidence de la république tunisienne et à la chefferie suprême des forces armées. Dans leur livre « Notre ami Ben Ali », les journalistes Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi donnent une version des événements assez précise :

« Sept médecins dont deux militaires, sont convoqués en pleine nuit, non pas au chevet du malade mais, là encore, au ministère de l’Intérieur. Parmi eux se trouve l’actuel médecin du président (Ben Ali), le cardiologue et général Mohamed Gueddiche. Ben Ali somme les représentants de la faculté d’établir un avis médical d’incapacité du président ». « Je n’ai pas vu Bourguiba depuis deux ans » proteste un des médecins. « Cela ne fait rien ! Signe ! », tranche le général Ben Ali.

Son accession au Pouvoir intervint à un moment où la Tunisie était en proie à un islamisme menaçant et à une lutte sournoise pour la succession au sommet de l’État, ce qui faisait peser une menace palpable d’un effondrement de l’Etat. Redouté mais préféré au chaos qui se profilait, Ben Ali avait été plutôt bien accueilli par le peuple. Selon Michel Camau,

« Le remplacement du vieux Bourguiba par le jeune Ben Ali a permis à la classe dirigeante de prévenir une issue violente à la crise profonde qui divisait la Tunisie en 1987, du fait du développement et de la répression du mouvement islamiste. Le changement de leadership a pu stopper, ou du moins suspendre une évolution imprévisible et chaotique de la situation. De ce fait, bien qu’intervenant dans un climat de crise, le changement a été généralement bien accueilli par une population partagée entre « le soulagement et le regret ».

Cette conjoncture favorable à la consolidation de son Pouvoir, sera mise à profit par Ben Ali qui, désirant renvoyer de lui l’image d’un homme qui sera à la fois la continuité de son prédécesseur dans ce qu’il avait de prestigieux notamment en ce qui concerne la promulgation du statut personnel, en abolissant juridiquement, cas unique dans la région, toute forme de ségrégation sexiste, et celui par qui la démocratie et son corollaire la modernité seront ancrées d’une manière à imprimer à la Tunisie le caractère d’une véritable république résolument tournée vers le progrès et l’émancipation citoyenne, déclare à la radio que

« l’époque que nous vivons ne peut plus souffrir ni présidence à vie ni succession automatique à la tête de l’État desquels le peuple se trouve exclu. Notre peuple est digne d’une vie politique évoluée et institutionnalisée, fondée réellement sur le multipartisme et la pluralité des organisations de masse ».

Le nouveau président s’engage de prime abord à mettre fin à la présidence à vie en limitant le nombre de mandats présidentiels à trois (03), ce qui fut fait le 25 juillet 1988…

Dans une quête d’apaisement du climat politique, une loi sur les partis politiques est adoptée et de nouveaux partis sont reconnus alors que les tribunaux d’exception et la fonction de procureur général sont supprimés. Ben Ali assure également une ouverture vers les associations, dont la Ligue tunisienne des droits de l’homme, et établit des contacts avec les partis de l’opposition. Un pacte national rassemblant les différentes formations politiques et sociales du pays à l’exception des islamistes est signé le 7 novembre 1988 et engage ses signataires au respect de l’égalité entre les citoyens des deux sexes, des acquis du Code du statut personnel, des principes républicains et du refus d’utiliser l’islam à des fins politiques. Aux élections législatives du 2 avril 1989, les candidats de l’opposition, notamment les islamistes inscrits comme indépendants, obtiennent environ 14% des suffrages voire 30% dans certains quartiers populaires de Tunis. Lors de la présidentielle tenue le même jour, étant le seul candidat, Ben Ali est élu avec 99,27% des voix. Rapidement, des incidents dans un quartier du centre de Tunis, sont attribués aux islamistes du parti Ennahda. L’éditorialiste américaine Georgie Anne Geyer rapporte ces faits :

« Vers 1990, les islamistes provoquèrent de nouveaux affrontements pendant que Saddam Hussein envahissait le Koweït et que l’ensemble du monde arabe vacillait. En 1991 (…) les islamistes manifestèrent en force, avec des grèves et des affrontements violents avec la police dans les universités. La terreur gagna alors les campus de Tunis, de Sousse et de Kairouan. Puis, le 17 février 1991, à quatre heures du matin, alors qu’il faisait encore nuit, un groupe d’islamistes occupa un bâtiment public de Tunis qui symbolisait le gouvernement et y mit le feu (…) Les islamistes avaient abandonné deux gardiens de nuit, pieds et poings liés, dans le bâtiment en flammes. Ceux-ci furent horriblement brûlés dans l’incendie et l’un d’entre eux succomba à ses blessures. Pour la grande majorité des Tunisiens modérés et respectables, cet événement marqua un tournant inexorable. Ce printemps-là, alors que de nouveaux affrontements se produisaient, les Tunisiens découvraient avec stupéfaction que les islamistes avaient abondamment infiltré l’armée, la garde nationale et la police. »

Annonçant la découverte d’un « plan islamiste visant à la prise du pouvoir », le régime procède à des arrestations dans les milieux islamistes, organise des procès durant l’été 1992 et dissout le parti islamiste Ennahda. La gravité de la situation en Algérie aidant, Ben Ali étouffe le monstre dans l’œuf et évite à la Tunisie une expérience khomeyniste qui ensanglantait déjà le voisin de l’ouest. Les condamnations et autres interpellations des ONG comme Amnesty International n’y changent rien mais, Ben Ali, dans son élan, profita pour justifier une fermeture progressive du champ politique et médiatique qui ne tardera pas à se transformer en véritable traque de la moindre voix discordante. Ainsi donc, le traitement de la donne islamiste avec une rare fermeté avait suscité l’admiration des modernistes et le soutien de l’Occident qui voyait en Ben Ali le rempart contre ce « fascisme vert » qui ravageait l’Algérie, menaçait le Maroc et frappait les puissances mondiales sur leur propre sol ! Hélas, car cela avait été un prétexte pour bâillonner la démocratie et réprimer par les arrestations arbitraires, la torture, la répression par le fisc et par tous les procédés, de toute opposition politique et de toute expression de pluralité syndicale ou autre qui n’avaient pourtant rien à voir avec l’islamisme très contenu dans ce pays par les mesures résolument modernistes de Bourguiba et par la fermeté sans faille de Ben Ali.

Une adhésion extraordinaire des citoyens tunisiens avait donc suivi ce départ en trombe d’un régime qui s’avérera, quelques années plus tard, être une véritable machine répressive des libertés démocratiques qui mettra progressivement en orbite une famille, les Trabelsi, celle de Leila Ben Ali, l’épouse, qui s’accaparera, en toute impunité, de l’essentiel de l’économie tunisienne.

Aussi, la fameuse clause constitutionnelle qui limite à trois le nombre de mandats présidentiels aura été piétinée avec d’abord son abrogation lors du référendum du 27 mai 2002, puis par un 4e mandat et enfin, en 2009, par un 5e mandat alors que simultanément, à quelques kilomètres à l’ouest, chez le voisin algérien, un 3e mandat, synonyme d’une présidence à vie, était imposé, par un coup d’État constitutionnel, à une société totalement atomisée.

Parallèlement à ce climat politique singulier d’un régime quasi policier et non militaire, la Tunisie n’étant pas un pays guerrier puisqu’il dispose d’une armée faible dont l’effectif ne dépassant guère les 35.000 hommes qui sont affectés essentiellement aux frontières pour s’occuper de la protection du territoire tunisien et accessoirement de l’ordre, menée par un général pas du tout guerrier non plus, le général Rachid Ammar, chef d’état-major de l’armée de terre, qui n’avait rien à voir avec ses vis-à-vis algériens ; son refus de faire sortir son armée pour participer à la répression des manifestants des événements en cours lui a coûté son poste, limogé mais justifiant une certaine sympathie portée par la rue en effervescence pour le militaire et la haine de l’uniforme policier qui a réprimé dans le sang une protestation partie de Sidi Bouzid suite à un acte de désespoir d’un jeune chômeur qui s’est immolé par le feu. Un tel pied de nez face à l’arbitraire et à la tyrannie est tout simplement inimaginable, relevant de l’impossible même, pour un général algérien tant celui-ci est au cœur de ce même autoritarisme.

Le système économique tunisien, l’un des plus performants du continent africain, pourtant sans gaz et sans pétrole, qui repose sur une organisation administrative et une gestion des deniers publics des plus strictes à l’exception du clan Trabelsi et des privilégiés très haut placés qui échappaient à cette logique, non pas tant en s’adonnant à la rapine et autres détournements massifs comme c’est le cas en Algérie, mais en exigeant des parts de marché considérables à tout nouvel investisseur qui, pour éviter des blocages inutiles, cède ces parts…C’est ainsi que cette caste d’intouchables s’est retrouvée, au fil du temps, détentrice de pratiquement toute l’économie tunisienne ! La croissance étant importante, le pays s’est vu conféré la réputation de modèle économique à suivre ! Sous la présidence de Ben Ali, l’économie tunisienne était classée en 2007 première en termes de compétitivité économique en Afrique, selon le Forum économique mondial.

Jacques Chirac pour ne citer que lui, dans un discours de triste mémoire tenu à Tunis, avait salué les droits de l’homme dont jouiraient les Tunisiens au motif que ces derniers « se soignaient, avaient des écoles et mangeaient » ! Depuis le début de la révolte, plusieurs voix anonymes et d’opposants, se sont élevées pour fustiger le soutien de l’Elysée, de gauche et de droite, au régime de Ben Ali, en scandant que les droits de l’homme ce sont avant tout « la dignité, la démocratie et la liberté » !

Ainsi donc, le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid où un jeune marchand de rue s’est immolé par le feu en raison de son chômage et de la précarité qui aura eu raison de son espérance, une émeute éclate spontanément et se propage à travers les villes tunisiennes pour se transformer, au fil des jours, en une véritable révolte qui finira par installer la panique au palais de Carthage puis au sein du régime dans son ensemble et enfin par pousser à la fuite le désormais ex dictateur, le général Zine El Abidine Ben Ali et sa famille.

Il apparait d’abord affolé lors d’une première intervention télévisée, le 10 janvier 2011 où il dénonce des « actes terroristes » tout en promettant la création de 300.000 emplois supplémentaires d’ici 2012. Devant la poursuite des contestations, il réapparait une seconde fois le 13 janvier 2011 et annonce la prise de mesures supplémentaires notamment la garantie de la liberté de la presse et de la liberté d’expression politique ainsi que son renoncement à une candidature en 2014. Devant l’ampleur prise par la contesta qui prend désormais le surnom de « la révolution du jasmin », Ben Ali revient à la charge le 14 janvier et annonce le limogeage de son gouvernement et promet l’organisation d’élections législatives dans les six mois. Il fini par se rendre à l’évidence en quittant précipitamment le pays vers une direction incertaine puisque annoncé d’abord à Malte puis à Paris qui « démentent » aussitôt, celui-ci est donné en direction du Moyen-Orient où son épouse se trouvait déjà (Dubaï). Il est finalement accueilli en Arabie saoudite.

A Tunis, capitale livrée au doute, au pillage et l’apparition des milices armées, en vertu d’abord de l’article 56 de la constitution, le premier ministre s’autoproclame président par intérim devant des Tunisiens désabusés puisque outre le fait que Mohamed Ghannouchi est considéré comme un homme du régime Ben Ali, sa nomination était aussi une violation flagrante de la constitution puisque l’absence du président n’étant pas temporaire, c’est l’article 57 qui devrait être appliqué par la désignation du président de la chambre des députés au poste de président intérimaire. Devant une rue qui ne s’essouffle pas, Fouad Mebazaâ sera ainsi désigné à ce poste en remplacement de M. Ghannouchi qui lui, sera chargé de former un gouvernement d’union nationale.

Quel parallèle avec l’Algérie ?

Jusqu’à l’étincelle de Sidi Bouzid, voire jusqu’aux premiers jours de la protesta, personne ; observateurs, opposants, citoyens, touristes et Ben Ali himself, n’avaient pu prédire les bouleversements qui se produisent encore en Tunisie (contribution rédigée le 14 janvier 2011 après la fuite de Ben Ali), le peuple étant réputé, à tort, pour être « docile » et trop « soumis » au système policier qui aura mit au formol la liberté d’expression et la démocratie 23 ans durant…

Les regards, de ce point de vue, étaient plutôt tournés, avec beaucoup de scepticisme certes mais quand même, vers le voisin algérien chez qui les émeutes, manifs et chambardements sociaux et politiques de toutes sortes n’ont jamais cessé. L’Algérien passe pour être libre de rouspéter contre ses despotes qui laisseraient dire tout en assurant la pérennité du système rentier par divers procédés tel que la corruption généralisée, la manipulation des populaces, la désinformation, la surenchère religieuse, la compromission avec l’islamisme, le monopole sur les médias qui sont traduits en véritables machines de propagande stalinienne, la diabolisation de la Kabylie, l’omerta…etc.

Ainsi, par l’ampleur, le nombre de victimes et la durée, ce qui se passe en Tunisie en ce moment reste très insignifiant par rapport à, pour ne citer que ces trois événements majeurs, ce qui s’est passé lors des événements du printemps 1980, à ceux d’octobre 1988, encore moins par rapport à la tragédie du printemps noir de 2001… Si on se limite à la seule Kabylie, force est de constater qu’elle aura payé, dans l’indifférence quasi générale, un tribut (morts, blessés, dégâts matériels et traumatismes de toutes sortes) plusieurs fois plus important que ce que vient de subir la rue tunisienne qui, pourtant, aura relégué Gbagbo et toute l’actualité mondiale au second plan, ; provoquant des concertations au sommets des puissants de ce monde, mobilisant les médias du monde entier, faisant réagir Obama qui salue « le courage et la dignité du peuple tunisien »… et allant jusqu’à pousser à la fuite le dictateur omnipotent et la caste des Trabelsi !

Faisant écho au grognement chez le voisin de l’Est, plusieurs villes et régions d’Algérie entrent en ébullition et connaitront des manifestations violentes suite à l’augmentation brusquement opérée sur le coût de certains produits alimentaires de première nécessité tels que l’huile, le sucre… etc. ce qui, au demeurant, n’est pas un fait nouveau, puisque depuis quelques années, tous les indicateurs économiques, politiques, sociaux… sont au rouge alors que l’Algérie, malgré les détournements, la corruption et un système de non-économie, baigne dans une embellie financière jamais enregistrée due essentiellement (le pays ne produisant quasiment rien, il dépend à 98% des importations) au prix du baril de pétrole qui caracole au-dessus des 70 dollars depuis plusieurs années !

Sans que Bouteflika ne daigne montrer son nez, rappelant le souvenir de son déplacement à Lagos en 2001 pour participer à une rencontre sur le sida en laissant derrière lui une Kabylie à feu et à sang, il aura suffit de l’annonce d’une baisse de quelques misérables dinars, pourtant temporelle (jusqu’au 31 août), sur le prix de ces mêmes denrées, pour que l’Algérien « s’assagisse », renvoyant de lui, au grand bonheur du régime algérien, l’image peu reluisante d’un citoyen « tube digestif ». En revanche, en Tunisie, le désormais ex président Ben Ali, pris de panique, s’est adressé aux Tunisiens par trois fois en quelques jours, pour lâcher du lest, annonçant des mesures concrètes et nettement plus importantes (limogeage de son ministre de l’Intérieur, puis du gouvernement dans sa totalité, baisse conséquente des prix, créations de 300.000 postes d’emploi, garantie des libertés politiques, syndicales, de la presse et d’expression, libération totale de l’Internet, garantie des droits de l’homme, libération des détenus, tenue des élections libres et transparentes et promesse solennelle de ne pas briguer un autre mandat présidentiel en 2014) sans que les Tunisiens ne décolèrent en brandissant des banderoles, aussi bien la veille qu’au matin de ce 14 janvier historique, où on pouvait lire : « Ben Ali, tu n’as rien compris » exprimant ainsi une maturité politique et citoyenne qui aura situé l’objectif de la lutte au niveau de la source, à savoir, la chute de Ben Ali et de son régime et l’instauration de la démocratie, seule garantie pour une vie digne et une stabilité pérenne. Taoufik Ben Brik, dans un article prémonitoire, décrit les événements dans son pays : « Une révolte qui s’en fiche comme de l’an quarante du pain et de l’emploi. C’est une révolte politique, entière. Ce n’est pas une révolte de poussières d’individus mais de villes, de villages et de cités entières. Une révolte politique radicale. Celle qui campe sur une position non négociable. Une révolte qui plaide pour le collectif contre l’individualisme, pour la loi contre celle du plus fort, l’égalité contre les privilèges, pour le citoyen contre le client. Une révolte qui traque les tièdes, les mous, les hésitants, les parvenus. »

Y arriveront-ils comme les Algériens l’avaient cru après 1988, bien qu’ayant été moins vigilants de la sournoiserie du régime et surtout moins conscients du danger relatif à la mouvance intégriste qui, pour le moment est discrète lors des événements de Tunisie ? Il est encore trop tôt pour le savoir…

Quels seraient donc les éléments à même d’expliquer pourquoi la leçon de maturité politique est venue de là où, à tort ou à raison, on l’attendait le moins, la Tunisie, alors que les Algériens, des populations disparates géographiquement et culturellement, ont le bénéfice d’avoir la réputation de belliqueux rompus aux mouvements de grèves, d’émeutes et d’insurrection. A titre d’exemple, durant la seule année 2010, l’Algérie aura enregistré pas moins de… 110.000 émeutes et soulèvements de rue, à raison de 9.000 émeutes par mois qui sont passées inaperçues en raison du fait qu’elles se produisaient loin de la capitale et des grands centres urbains ; le pays étant plusieurs fois plus vaste que celui de la Tunisie. Il faut le dire, dans un environnement politique des plus opaques, d’autres spécialités bien bédouines se greffent à la nature de ces mêmes Algériens comme, l’amnésie, les liesses après chaque fraude électorale massive et les jubilations après un ou deux matchs de foot gagnés par une équipe nationale sans lendemains, gavée de devises et de joueurs tous nés et tous formés en Europe pendant que le championnat algérien, rongé par la corruption et l’anachronisme qui rongent l’Etat dans tous ses compartiments, reste parmi les plus médiocres du continent… cela est déjà une autre histoire !

Il faut relever une conscientisation politique profonde des Tunisiens qui s’est opérée lentement mais sûrement permettant à la jeunesse de s’imprégner, peu ou proue, des idées de modernité et d’émancipation qu’elle doit fondamentalement au principe de l’égalité des sexes garanti par la loi essentielle et consolidé par le « Code du statut personnel » et ses répercussions sur la mentalité tunisienne et ce, en défiance du dogme islamique qui reste la référence juridique et politique en Algérie et au Maroc.

La démocratisation de l’Internet n’est pas en reste puisque même si la surveillance s’est accrue par rapport à un certain usage comme les blogs militants, la Tunisie, reste de très loin, le pays le plus connecté sur Internet du continent africain, ce qui a permis une communication intense, une information colossale et une conscientisation citoyenne subséquente.

Enfin, il faut reconnaitre le travail de fond et permanent au sein des jeunes et des masses populaires, effectué par une opposition qui, bien que clandestine et/ou semi-clandestine, n’était pas moins active au sein de la société en puisant notamment dans la longue expérience initiée par les communistes tunisiens, par les défenseurs des droits humains et autres militants de la liberté d’expression… Il fut ainsi créé, en 2005, le « Collectif du 18 octobre pour les droits et les libertés », un mouvement regroupant des opposants de diverses tendances, y compris des islamistes, puis, une année plus tard, il y eut la création d’une nouvelle « coalition démocratique » en rupture avec les islamistes.

Pendant ce temps, en Algérie, la manne pétrolière permet encore d’acheter une « paix civile » somme toute relative, par la corruption, le recrutement de nouvelles clientèles, la surenchère religieuse et l’endoctrinement du même acabit qui n’ont jamais connu une baisse de régime et relayés par les médias, l’école, les institutions et les mosquées ; systématiquement convoquées pour manipuler et rendre la lisibilité politique quasi impossible. Aussi, Internet reste l’apanage d’une élite et d’une partie de la jeunesse qui ne l’utilise que dans le but de repérer la brèche susceptible de lui ouvrir les portes de l’eldorado occidental. L’opposition politique quant à elle, en but contre ses propres contradictions, évolue à des années lumières de la rue qui, d’ailleurs s’en détourne peu ou proue. Entre, pour les uns, un oppositionnisme stérile sur fond de discours pompeux alternant l’outrance, les propos orduriers et le carriérisme primaire, et, pour les autres, l’apprivoisement par l’acceptation de circonscrire l’action politique dans l’enceinte des institutions « élues » ; simples boites d’enregistrement des décisions du népotisme en place, servant ainsi d’alibi démocratique à ce même régime et, accessoirement, de cadre où se concocte des plans de carrière et où sont suscitées des vocations d’opportunistes qui, pour justifier leur engraissement et se donner une bonne conscience, distribuent des supports numériques montrant leurs coups de gueule saisonniers lors des plénières parlementaires qui sont sans le moindre effet sur le quotidien des « électeurs » tous aussi imaginaires que le sont les « élus »…

La désorientation et la perte des identités politiques est telle que des relations pour le moins baroques sont nouées entre l’opposition algérienne et des vis-à-vis au Maroc et en Tunisie qui font partie des régimes totalitaires en place. Ainsi, quand le RCD [1], parti de Zine El Abidine Ben Ali, entretient des relations très étroites avec son homonyme algérien, le RCD [2] ce qui, vraisemblablement ne serait dicté, comble de l’infantilisme politique, que par l’homonymie et la paronymie des deux sigles ! le Mak qui lutte pour l’autonomie de la Kabylie dans les enceintes universitaires, sur le web et en France, trouve le moyen de s’immiscer dans le conflit du Polisario pour soutenir la position de Mohamed VI et rejeter les revendications des indépendantistes du sud, alors que le FFS algérien se prosterne carrément devant son altesse, le roi du Maroc, poussant le ridicule jusqu’à distribuer de « la joie de vivre et de la gentillesse constatées chez le peuple marocain contre l’agitation et l’animosité des algériens » (propos du 1er secrétaire sur la chaine marocaine M2).

Autre différence entre les deux situations prévalant dans les deux pays, serait le fait que face à une grogne de la rue tunisienne qui aura surpris, par son intensité et sa détermination, plus d’un, le régime de Ben Ali y compris, la dictature a vacillé, sombre dans la panique en remettant probablement à flot, dans l’esprit de la caste au pouvoir, l’épisode Ceausescu. A ce titre, Ben Ali, n’aurait-il pas été mieux inspiré s’il avait pensé à demander « la recette miracle » à son ami Bouteflika qui a plus d’un tour dans son sac lui permettant, comme ses prédécesseurs, de pervertir les idéaux et les mouvements de protestation, de les vider de leur substance politique et de tourner en sa faveur toutes les émeutes qui se soldent par des morts et des blessés qui se comptent par centaines, par milliers…

Enfin, les troubles que connaît la Tunisie touchent essentiellement la moitié nord du pays où la densité de la population est la plus importante et dont la superficie n’est guère plus grande que les Aurès ou la Kabylie. Par conséquent, la communication, notamment par Internet qui a joué un rôle prépondérant dans la formidable mobilisation populaire, aura été facile et fluide. A côté, en Algérie, au-delà de l’intox et de la désinformation par les médias lourds et par la « rumeur », on est en face d’un territoire hétéroclite de la taille de plusieurs fois celle de la Tunisie et des populations dont les préoccupations et le mode de vie sont pour le moins, loin d’être les mêmes. Par conséquent, il serait quasiment impossible de voir une contestation de la même ampleur et surtout de la même nature qui mobilisera tous les citoyens dans toutes les régions d’Algérie.

La Tunisie ou plus exactement la rue tunisienne aura certes prodigué une leçon magistrale à ses voisins immédiats mais, gardons-nous de crier trop prématurément victoire car l’Algérie est passé par là en 1988. En effet, rien ne dit que « l’après Ben Ali » ressemblerait à « l’après octobre 88 algérien » où, là encore, le président Chadli n’avait pas été inquiété tout comme le régime qui l’avait désigné, mais force est de constater que rien n’infirme non plus cette éventualité ! Quand bien même le citoyen tunisien serait plus avisé politiquement et moins portée sur la religion, il n’en reste pas moins que des ingrédients d’une récupération des islamistes n’est pas à écarter malgré leur « discrétion » lors de ces événements. Ainsi, le vivier traditionnel (pauvreté, chômage…) du « fascisme vert » étant disponible, le chef d’Ennahda, Rached Ghannouchi, exilé à Londres, a déjà annoncé son retour imminent en Tunisie et sa « disponibilité à prendre part à la formation d’un gouvernement d’union nationale » et ce, après que le secrétaire général des uléma musulmans, le théoricien du terrorisme islamiste, El Qaradhaoui, eut adressé un message aux tunisiens où il dit en substance : « …peuple musulman de Tunisie, peuple de moudhahidine, je te salue et je félicite ton courage et ta lutte contre les taghout (infidèles) qui renient la religion et son prophète et qui humilient les musulmans tunisiens (…) ». Il est aussi illusoire et candide politiquement de croire que le régime que Ben Ali aura mis en place 23 ans durant, se résume à la personne du dictateur, aux membres des Trabelsi et à quelques proches collaborateurs de l’ex homme fort de Carthage. Le système a eu suffisamment de temps pour s’imbriquer à tous les segments de l’Etat et à s’infiltrer dans tous les compartiments de l’administration, de la police… etc. La démocratie, dans ces conditions et après l’euphorie provoquée par la chute du despote, peut s’avérer être une simple vue de l’esprit si la rue et l’opposition démocratique se montrent distraites, individualistes et moins vigilantes que l’eurent été leurs vis-à-vis algériennes en 1988 et kabyles en 2001. Il est aisé d’imaginer le désastre et les chamboulements profonds que connaitra l’Afrique du Nord, si la Tunisie tombe dans l’escarcelle de l’islamisme, c’est pourquoi, ce voisin nous intéressera davantage désormais qu’il ne l’avait été jusque-là.Retour ligne automatique
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Allas Di Tlelli

Notes

[1(Rassemblement Constitutionnel Démocrate)

[2(Rassemblement pour la Culture et la Démocratie)

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