La preuve par rien du tout !

La preuve par le miel  de Salwa Al Neimi

Le dernier livre de Salwa Al Neimy ne se décrit pas. Il se lit et nous le recommandons. En tant que femme réellement libérée (ce qui est rare chez les Arabes), elle s’est penchée corps et âme sur la question du sexe et de l’érotisme d’après les textes arabes anciens (Elle annonce dans l’émission « Des mots de Minuit » l’avoir fait presque innocemment et qu’aborder un tel sujet lui semble anodin). Après vérifications, l’honnêteté de l’auteur et sa modestie nous semblent sincères. Son courage de s’impliquer en tant que narrateur engagé force le respect. Surtout qu’en plus du travail de recherche et de recoupement, elle ose nous servir les petites perles retrouvées, en installant sa propre expérience dans le flot du récit. Le tout ficelé dans un réalisme teinté de dérision et servi par un style chatoyant et singulièrement approprié. [1].

Ceci dit, nous laissons le lecteur et son appréciation faire le reste. Notre propos se situe ailleurs. Dire que le texte de Salwa Al Neimy tient la route, oui. Mais lui faire endosser l’énorme et impossible responsabilité d’assumer, à propos du sexe, la fin d’un tabou dans le monde arabe, nous dirions stop ! Cela nous fait plutôt rire qu’autre chose. [2]

Tout est bon à exploiter afin de vendre sa petite littérature mais il serait difficile pour, en moins d’un siècle, faire admettre la libre expression du vagin arabe devant l’opinion internationale, quand on constate l’avancée de la tchadorisation et le recul, à pas de géants, des esprits ouverts devant le rouleau compresseur du salafisme hermétique.

Les scribouillards parisiens qui nous présentent ce genre de littérature semblent ne rien savoir de ce que Khayyam leur a révélé il y a plusieurs siècles. Depuis, la condition féminine – qu’elle soit sexuelle ou ménagère – n’a pas bougé d’un iota. Et pourtant le nombre des pourfendeurs de cette odieuse situation n’a cessé d’amplifier : Nawwab, Baalabaki, Boudjedra, Al Saadaoui, Meddeb, Kabbani, Chalach, Laabi, Adonis, Haidar et j’en passe (rien que pour le vingtième siècle). Leurs successeurs continuent à décrire et à dénoncer la même réclusion sexuelle telle une malédiction propre aux Arabes.

Toute révolution sexuelle reste vouée à l’échec si elle ne s’inscrit pas dans un mouvement insurrectionnel global. Nous n’inventons rien en affirmant que l’évolution des mœurs va de pair avec le développement des sociétés et leurs émancipations. Autrement dit, rien ne change pour le gros de la troupe tant que la réflexion se limite à la masturbation intellectuelle. La femme n’est rien dans une société où frère et sœur ne peuvent aller au cinéma ensemble (dit quelque part par Nizar kabbani). Une société où le frère pense encore que sa sœur n’a une foufoune que pour uriner (ajoute Boudjedra ailleurs).

Casser le tabou du sexe chez ceux qu’on appelle les Arabes ou par extension les musulmans serait envisageable lorsque ce genre de livre aura sa chance d’être publié et lu à Riad, à Khartoum ou à la rigueur à Alger ou Damas. Le jour où ce genre de livre trouvera sa place dans les programmes universitaires ou tout simplement lorsqu’on pourra montrer la couverture de ce livre zoomée sur un écran de télévision arabe ! [3] En l’absence de grands bouleversements en profondeur, la littérature dite subversive suit le même cheminement que celui des mouvements d’opposition politique et idéologique de ces pays éternellement déconnectés des réalités et sclérosés par leurs chimères utopiques, constamment orientées vers le passé. La pensée libre arabo- musulmane est sous perfusion. Prétendre le contraire c’est se mettre les dix doigts dans l’œil.

L’analphabétisme et l’obscurantisme programmés dans ses pays vouent de facto tout écrit illuminé à la censure, sinon à la marginalisation. Le texte mielleux de madame Salwa fera le tour des capitales européennes. Il suscitera des curiosités et des échanges dans les salons privés des intellos et des nantis puis rejoindra fatalement les greniers ou se rangera aux cotés des manuscrits jaunis d’Ibn Zakarya, de Tifachi et autre Al-Suyuti ! [4]

Les pouvoirs des censures monarchiques et nationalitaristes se réservent le droit à la fornication et délimitent les frontières à ne pas dépasser. A la populace ils dressent, d’un coté, la morale et la religion comme paravents, et de l’autre, des petites fenêtres sur le maudit occident pour convaincre l’être arabe qu’il ne peut qu’imaginer ce que les autres ont le droit de vivre. Les sociétés dites arabes sont là pour procréer avec la mission de castrer le produit de leurs propres spermatozoïdes. Interdire aux autres ce que pour soi même on s’accorde. A force d’islamiser à outrance, à tort ou à raison, les Arabes sont les premiers à tordre le cou aux valeurs de l’islam.

Voici une preuve par l’observation minutieuse que les rares pays où on respire relativement normal sur le plan sexuel sont bizarrement ceux où la résistance à l’intégrisme est manifeste. Le Maroc, La Tunisie et le Liban n’ont rien à voir – sous cet angle – avec l’Algérie, le Soudan et l’Arabie Saoudite. Pour enrichir ses connaissances dans ce domaine, il aurait fallu à notre sympathique érudite de dépasser les chuchotements des saunas et hammams huppés. S’éloigner un peu de son périmètre soyeux et aller voir du côté des plages séparées à Alger ; des rues barricadées par la police des mœurs à Tripoli ou des marchés de la traite des vierges en Mauritanie. Nous irons même plus loin sans souci de nous tromper : les interdits imposés par l’islam aux peuples conquis ont torpillé toutes les libertés dont jouissaient relativement ces peuples (l’organisation sociale, les rituels, les danses, etc.)

La littérature, c’est beau. Mais elle est encore plus belle lorsqu’elle se transforme en programme politique et sociale. Des Salwa El Neimy sont légion chez les arabo-musulmans. Mais des décideurs à la Bourguiba ou à la Mutapha Kemal (hélas, il n’y a pas d’autres exemples), ils n’en existent plus. Que des mollahs favorables aux djellabas et tchadors, couches sur couches, pour dissimuler la aoura, éloigner la hchouma. Normal que le vagin arabe s’exprime sous d’autres cieux, avec ou sans souteneurs. Normal que le pénis arabe aille se soulager et se soigner loin du village et à l’abri des commérages. Les Arabes détiennent le record mondial en matière de textes favorables à la liberté et à la tolérance. Mais ils restent obligés, hélas, d’aller ailleurs pour vivre libres et apprendre à être tolérants. [5]

La-preuve pa le miel de Salwa Al Neimi livre

Prions tous les dieux que Salwa Al Neimy accepte de nous pardonner ces écarts. Ce qu’elle nous offre à lire nous permet de croire en sa compréhension. Lisez et relisez son livre. Sans modération. Oubliez l’avant goût amer de nos propos pour mieux apprécier son aphrodisiaque miel. Tout en gardant les pieds sur terre. Bien sûr.

Kader Rabia

Notes

[1La traduction d’Oscar Heliani (revue par l’auteur) est d’une limpidité remarquable

[2C’est plus la presse qui insiste sur l’aspect qualifié de scandaleux du livre comme si, en dehors de l’Occident, on ne doit pas écrire sur le sexe sans que cela paraisse déplacé.

[3Peut-on imaginer l’affiche du « monologue du vagin » placardée sur les façades des capitales arabes ?

[4Tous encore aujourd’hui mal vus par les gardiens de la morale et menacés, même à titre posthume, par les faiseurs de fatwas.

[5Y compris l’auteur qui, si elle ne vivait pas à Paris, n’aurait jamais eu les mêmes facilités à écrire et publier ce genre de livre à Damas.

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