La question de la conscience

Nous disons que nous sommes « conscients », mais que les bâtons et les pierres ne le sont pas ; nous disons que nous sommes « conscients » quand nous sommes éveillés, mais non quand nous dormons. Nous voulons certainement dire quelque chose par là, et quelque chose de vrai : il y faut un changement de langage.
Quand nous disons que nous sommes « conscients », nous voulons dire deux choses : d’une part, que nous réagissons d’une certaine manière envers notre milieu ; d’autre part, qu’il nous semble trouver, en regardant en nous-mêmes, une certaine qualité dans nos pensées et nos sentiments, qualité que nous ne trouvons pas dans les objets inanimés.

En ce qui concerne notre réaction envers le milieu, elle consiste à être conscient de quelque chose. Si vous criez : « hé ! », les gens se retournent, mais pas les pierres. Vous savez que si vous vous retournez vous-même dans un tel cas, c’est parce que vous avez entendu du bruit. Tant qu’on pouvait supposer qu’on « percevait » les objets du monde extérieur, on pouvait dire qu’en les percevant, on en était « conscients ». Maintenant, nous pouvons seulement dire que nous réagissons à des excitations ; les pierres en font autant, bien que les excitations auxquelles elles réagissent soient moins nombreuses. Ainsi, en ce qui concerne la « perception » extérieure, la différence entre une pierre et nous n’est qu’une différence de degré.

La partie la plus importante de la notion de « conscience » concerne ce que nous découvrons par introspection. Non seulement nous réagissons envers les faits extérieurs, mais nous savons que nous réagissons. La pierre, croyons-nous, ne sait pas qu’elle réagit : mais, si elle le fait, elle est « consciente ». Ici aussi, l’analyse montre qu’il ne s’agit que d’une différence de degré… Je ne prétends pas que ce qui précède soit une analyse complète de ce que nous appelons d’une façon vague « la conscience » : la question est vaste, et exigerait un volume entier. Je veux seulement indiquer que ce qui paraît à première vue une notion précise est en réalité tout le contraire, et que la psychologie scientifique a besoin d’un vocabulaire différent.

Bertrand Russell, Sciences et religion (1935), chap. V, Gallimard, 1957, pp.128-130


Bertrand Arthur William Russell, (18 mai 1872 – 2 février 1970). Prix Nobel de littérature en 1950.

Mathématicien et philosophe né en Grande Bretagne (Pays de Galles), petit fils de premier ministre (John Russell), Bertrand Russell est considéré comme le fondateur de la logique moderne. Après avoir perdu très tôt ses parents, il rejette la religion et trouve dans les mathématiques le moyen de satisfaire ses besoins de certitude.

Doué de multiples talents, mais avant tout logicien, Bertrand Russell conçoit avec Alfred North Whitehead un système de logique mathématique s’appuyant sur une analyse abstraite de la pensée (1913). Ses combats pour le pacifisme et pour l’objection de conscience l’obligent à quitter son poste d’enseignant au Trinity College et le conduisent en prison à plusieurs reprises.

Puis Bertrand Russell se consacre à la philosophie de la connaissance, en étant influencé par David Hume et George Edward Moore. Il bâtit son propre « atomisme logique » qui est une méthode d’analyse des propositions complexes en les ramenant à un système (atomiste) de propositions élémentaires. Après avoir tenté sans succès de fonder une école à Beacon Hill selon ses convictions sur l’éducation, il gagne sa vie comme écrivain, journaliste et conférencier. Entre 1938 et 1944, il enseigne aux Etats-Unis avant d’y être interdit d’enseignement en raison de ses positions contre la religion, pour la défense de la liberté sexuelle et pour son anticonformisme.

De retour en Angleterre, Bertrand Russell s’oppose farouchement à l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins militaires. Son prix Nobel de littérature en 1950 ne l’empêche pas de continuer ses combats (contre la guerre du Vietnam, « tribunal international » contre les crimes de guerre avec Jean-Paul Sartre). Il est même arrêté à l’âge de 89 ans lors d’une manifestation contre la bombe atomique.

Bertrand Russell est un militant de gauche, mais anticommuniste depuis son voyage en URSS en 1920, avec des convictions proches de l’anarchisme. Engagé en faveur de l’humanisme et de la libre pensée, il se dit philosophiquement agnostique et athée en pratique. Pour lui, on ne peut pas prouver l’existence de Dieu ou des dieux, mais il est fortement convaincu de leur inexistence.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*