La seconde campagne militaire de Théodose

Ils ont défié l’Empire romain : Le prince Firmus (III)

Le prince Firmus a certainement compris le caractère fallacieux de l’accord, car, après la remise des otages la restitution des « enseignes de la couronne sacerdotale, et de tout le butin », Théodose a dû lui adresser une « injonction afin qu’il lui livre Icosium qu’il a donc occupée. Cette présence de Firmus et de ses forces à Alger permet de saisir la progression de la révolte.

Partie de la Kabylie, celle-ci s’est étendue au littoral de Tamazɣa centrale. Si Tipaza a résisté aux assauts du prince Firmus, Cherchell, l’antique Césarée, a été ruinée par le prince Firmus qui a été secondé par son frère Mazuca qui y « avait laissé de sanglants souvenirs ». Le meilleur témoignage de la férocité des combats est la transformation de l’ancienne capitale de Juba II, dont l’enceinte était la plus vaste de l’Empire romain « en cendres ». Lorsque Théodose en a repris possession et en a fait une base pour ses légionnaires, ses « décombres étaient déjà couverts de mousse ». Selon l’hypothèse présentée par S. Gsell, « le domaine de Mazuca » se trouvait dans le voisinage du Chélif et c’est donc à la faveur de la position de sa propriété qu’il a participé au ravage de Césarée.

Firmus a disposé de l’appui des tribus locales et, dans les villes citées ci-dessus, le soutien des Mazices [1] a été déterminant. « L’insultes des ces barbares » dont le territoire se situait entre « l’Atlas Mitidjien » et le flanc oriental de l’Ouarsenis et, plus précisément, au nord de Cherchell et de Tipaza si nous nous référons au récit d’Ammien Marcellin, a été offensante. Ils ont arraché le pouvoir aux Romains qui « s’étaient tenus cachés » dans leurs « retraites ». Théodose, en bon stratège qu’il était, n’a pas fait cas de la lâcheté des siens auxquels il a conservé « le meilleur accueil ». Il a, par contre, promis le châtiment aux membres de la coalition Mazice.

La soumission de Firmus et de ses partisans n’a été, cependant, qu’apparente et momentanée puisque le général romain et ses légionnaires, ayant eu vent d’un projet d’attaque, ont dû évacuer Césarée qu’ils ont réoccupée et attaquer « Sugabaris, située à mi-côte du mont Transcellens ». La prise de Miliana, sur les flancs du Zaccar, outre le fait qu’elle est indicatrice de la propagation de la guerre à la vallée du Chélif, met en évidence une autre réalité. Elle montre que le discours et séduction non seulement sur ses coreligionnaires romains de Tamazɣa centrale. « Les archers de la quatrième cohorte avaient combattu dans les rangs du prince Firmus », note Ammien Marcellin. « Une partie de l’infanterie constantienne avec ses tribus » a prêté allégeance au même prince. Le préfet Férice a « fait cause commune avec l’auteur des troubles » et Curandius, « tribun des archers » a « refusé d’aller au combat, et même d’engager sa troupe à combattre ».

La répression de la trahison par Théodose a été féroce. A Tigarie [2], quelques chefs et dignitaires et le Maziɣe Bellènes, « l’un des principaux Maziques » de la région de Miliana qui a bataillé aux côtés de Firmus, ont été mis à mort. La plus grande partie des suppliciés et des condamnés était toutefois, constituée par les auxiliaires autochtones qui avaient déserté. Le mécontentement suscité à Rome par la mesure disciplinaire que Théodose a appliquée est ainsi rapporté par Ammien Marcellin « des soldats qui avaient marché sous nos drapeaux n’eussent pas dû subir un pareil traitement pour une première faute ».

La sentence décidée par Théodose à la suite du ralliement du camp ennemi par des soldats ordinaires des tribus et des administrations provinciaux, punissait, en faut, un acte de grave. Celui-ci était en effet, la manifestation à la fois d’une jacquerie politique et de la recherche d’un gouvernement plus juste et moins corrompue. Le collier posé par un tribun « en guise de diadème » sur la tête de Firmus était le signe de la reconnaissance d’une nouvelle autorité. Cette dissidence a été châtiée avec rigueur par Théodose qui a décidé la mort ou l’amputation des déserteurs et des collaborateurs, quand ce n’était pas une condamnation au bûcher.

Après la prise de Miliana et les châtiments exemplaires qu’il a ordonnés à Tigarie, le général romain a renversé « à coups de bélier le domaine dit de Gallonate » qui se trouvait entre cette ville et Castellum Tingitanum. Les « fortes murailles » qui ceinturaient ce vaste domaine, comme les remparts inexpugnables qui entouraient Tipaza, étaient l’indice de l’insécurité qui devait régner dans cette région où les villes étaient riches et peu nombreuses et les montagnes pauvres et surpeuplées. La cité qui a été la cible de Théodose, appelée Ancorarius par l’historien [3], n’était pas éloignée du fort de Castellum Tingitanum et elle a constitué le lieu de ralliement des Mazices. Leur préfet Férice et un de leurs seigneurs appelé Bellènes avaient subi la loi du talion adoptée par Théodose en raison de leur ralliement à la cause de Firmus. La rage avec laquelle cette tribu a combattu a été l’expression à la fois de sa haine de l’ennemi et de sa volonté de venger ses chefs. Comme ailleurs, la défaite a eu comme principale explication la supériorité des armes romaines et la discipline.

Chez les Musons, la puissante confédération qui habitait le flanc nord de l’Ouarsenis ou le Dahra, le message du prince Firmus n’a pas été moins entendu et moins approuvé. Le mouvement insurrectionnel, compte tenu des territoires qui ont résisté à la pacification entreprise par Théodose, a pris l’allure d’une véritable révolution. Des tribus, souvent nommées, parfois situées dans l’espace, quelquefois insultées et amoindries par Ammien Marcellin mais toujours combattantes, ont mis l’ennemi à rude épreuve. Dans l’embrasement de la Maurétanie sétifienne et dans le soulèvement populaire général émerge en la personne de la princesse Cyria, la sœur de Firmus, une autre figure militaire. La résistance qu’elle a organisée n’échappe pas, comme l’a été celle de ses coreligionnaires et peuple, à la disqualification d’Ammien Marcellin.

D’abord parce que cette résistance était dirigée par une femme et « l’obstination de son sexe quelle mettait dans ses efforts pour soutenir son frère » pouvait être considérée comme un danger. Ensuite parce que l’argent et probablement le butin, qu’elle a promis sont appréhendés par l’historien comme le moteur de la mobilisation de ces « peuplades différentes d’habitudes et de langages ». (Différentes des Romains, ça ne vous rappelle rien ?).

Ammien Marcellin n’ignore pas que la démarche de la princesse Cyria s’inscrit dans l’éthique et les pratiquent de son époque, et des autres époques du reste. Ce sont, en effet, les gratifications accordées aux combattants bénévoles, mercenaires ou de carrière et la « générosité « des chefs militaires comme celle de Théodose dont il a été question plus haut, qui ont souvent fait les grandes gloires.

Le miracle aurait pu opérer ici aussi, en faveur des insurgés bien entendu, car le général romain n’a disposé en territoire ennemi que de 3500 hommes mais la félonie « locale « l’a empêché de se réaliser. « La multitude » et « l’impétuosité des masses barbares » ont, toutefois, donné des sueurs froides à Théodose. Celui-ci a dû battre en retraite et l’armée romaine aurait été certainement réduite en pièces si la trahison n’avait pas été encore une fois au rendez-vous. Les lacunes qui existent au niveau du récit d’Ammien Marcellin, et qui sont signalées par le traducteur, ainsi que le manque de clarté au niveau de certains passages de la narration, ne permettent pas toujours d’avoir une compréhension juste et nette des événements. Il est cependant clair que la troupe qui a délivré Théodose du terrible étau dans lequel il était enfermé était dirigée par quelques officiers romains et composée « d’auxiliaires mazices », c’est-à-dire de soldats autochtones qui ont fait l’existence et la force de Rome dans cette Tamazɣa centrale antique.

Le texte de cet historien, par les redondances qu’il affiche, montre que ces auxiliaires qui sont issus du terroir, et plus précisément des régions pauvres n’ont pas toujours été motivés dans leur engagement. La désertion qui a sans doute signifié à leurs yeux la liberté retrouvée et des conditions de vie meilleures, a été une option favorite. Même si ceux qui ont été séduits par un changement de camp connaissaient les sanctions impitoyables qui les attendaient. Dans « le domaine de Mazuca », la propriété d’un frère de Firmus qui se trouvait à l’ouest de Cherchell, les auxiliaires qui ont enfreint la loi romaine ont eu le corps brûlé et les mains coupées.

Les lieux où la princesse Cyria et son armée ont poursuivi les adversaires de son frère Firmus ne sont pas spécifiés et ils n’ont pu être identifiés avec certitude par les spécialistes de l’Afrique du Nord antique. Le retour de Théodose sur Tipaza en février de l’an 373 laisse, cependant, croire que sa mésaventure a été vécue dans les régions montagneuses, qui se trouvaient au sud de Cartennae (Ténès) c’est-à-dire là où il a commencé et là où s’est achevée sa seconde campagne. Le retour dans celle qui est devenue une ville garnison est motivé à la fois par la présence du prince Firmus et des mercenaires [4] qui le servaient et le protégeaient et par la guerre impitoyable que les tribus des régions de Cherchell et de Tipaza faisaient au corps expéditionnaire romain.

Les Bajures, les Cantauriens, les Avastomates, les Cafaves, les Davares [5] et « autres tribus circonvoisines » ont été « un ennemi terrible par l’acharnement et son adresse aux armes de trait ». Firmus a donc étendu sa révolution à toutes ces peuplades qui se trouvaient dans les campagnes et les montagnes de l’Ouarsenis et du Dahra. L’armée infaillible de la traitrise, si familière en Afrique du Nord antique, et sur d’autres continents et en tout temps, est ressortie par Théodose qui, par promesses, par menaces ou par argent, a éteint le feu de la révolte et signé l’arrêt de mort et la débandade de Firmus. Empruntant le pas de Jugurtha et à Juba Ier ? Ce prince rebelle a abandonné dans le tell sa femme et ses trésors et s’est retiré dans les monts Caprarienses, au sud du Hodna.

Firmus a réellement gouverné les territoires libérés, car après chaque avancée, il a laissé « derrière lui l’autorité dans des mains sûres ». La pacification de chaque territoire, par Théodose, s’est accompagnée d’une répression féroce et d’un pillage systématique. Les riches et grands domaines de Tamazɣa centrale étant à feu et à sang, le confort de l’armée romaine n’a pas toujours été garanti et tout laisse croire que le paiement de la solde, comme l’amélioration du « régime de nourriture », étaient tributaires des butins de guerre. Le retour du bien-être matériel a en tout cas donné des ailes aux troupes de Théodose qui ont quitté le tell pour les zones sahariennes.

à suivre…

Firmus T.

Notes

[1Sur le plan ethnique et dans les temps les plus reculés, les habitants d’Afrique du Nord étaient appelés Mazices (par ETHICUS) Maxyes (par JUSTIN) et Maxitains (que JUSTIN confond d’ailleurs avec Massyles), Mazyes ou Mazaces. Ces différentes transcriptions d’un même terme figurent dans les textes anciens d’auteurs grecs et latins. Dans le récit d’Ammien Marcellin, Mazices se réfère à une confédération que J. DESANGES et G. CAMPS situent dans l’Ouarsenis. La bataille qu’ils ont livrée à Théodose a eu lieu à proximité de Castellum Tingitanum (Chlef)

[2Kherba, au Nord-Ouest de Chlef

[3G .Camps pense que ce mont est, en fait, constitué de « l’ensemble des petits massifs situés à l’ouest du Zaccar, au sud et à l’ouest de Cherchell, y compris le plateau du Dahra »

[4Les mercenaires étrangers ont toujours occupé la fonction de garde rapprochée. Celle qui a veillé au salut de Juba Ier était gauloise et espagnole. La garde prétorienne de Jules César était composée de Maziɣes

[5La découverte de nouvelles inscriptions (sur les pierres tombales, les bornes kilométriques, les vestiges de construction, etc.), sources directes et dignes de foi pour la correction de l’histoire, a permis à G. Camps de mieux localiser les Bavares, ou Davares. Ceux-ci, écrit-il, ont constitué deux groupes ethniques. L’un habitait « dans l’ouest de Tamazɣa centrale, vraisemblablement dans la zone montagneuse presque ininterrompue qui va des Traras à l’Ouarsenis ». L’autre formait « une puissante confédération de montagnards qui habitaient non loin de la Numidie » et était localisée entre l’Ampsaga (Assif Rummel) et la Sava (la Soummam). Les Kotama étaient une de ses tribus

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