La vie heureuse (II)

Quand c’est de la vie heureuse qu’il s’agit, ne va pas, comme lorsqu’on se partage pour aller aux voix, me répondre : « Ce côté-ci paraît le plus nombreux. » Par là même il est le moins sage. L’humanité n’est pas tellement favorisée que le meilleur parti plaise au plus grand nombre : le pire se reconnaît à la foule qui le suit. [1]

Cherchons ce qu’il y a de mieux à faire, non ce qui est le plus habituel, ce qui met en possession d’une félicité stable, non ce qu’approuve le vulgaire, le plus sot interprète de la vérité ; et j’entends par vulgaire aussi bien le chœur en chlamydes que les porteurs de couronnes. [2] Car ce n’est pas à la couleur du vêtement dont le corps s’enveloppe que s’arrêtent mes yeux ; je ne juge pas l’homme sur leur témoignage : j’ai un flambeau meilleur et plus sûr pour démêler le faux du vrai. Le mérite de l’âme, c’est à l’âme à le trouver. Oh ! si jamais il lui était loisible de respirer et de se retirer en elle-même et de s’imposer une torture salutaire, comme elle se confesserait la vérité et s’écrierait : « Tout ce que j’ai fait jusqu’ici, j’aimerais mieux ne l’avoir point fait ; quand je me rappelle tout ce que j’ai dit, je porte envie aux êtres muets, tous les vœux que j’ai formés sont à mes yeux des imprécations d’ennemis ; tout ce que j’ai craint, ô dieux ! m’eût valu mieux mille fois que ce que j’ai désiré ! J’ai eu des inimitiés avec bien des hommes ; puis de là guerre je suis revenu à la paix, s’il est une paix possible entre méchants, et je n’ai pu encore rentrer en grâce avec moi-même. Je me suis consumé en efforts pour me tirer des rangs du vulgaire, pour me signaler par quelque mérite : qu’ai-je obtenu, que de m’exposer aux traits de la malveillance, que d’indiquer où l’on me pouvait mordre ? » Ces hommes que tu vois préconiser l’éloquence, courtiser la fortune, adorer le crédit, exalter le pouvoir, sont tous des ennemis ou, ce qui revient au même, peuvent le devenir. Tout ce grand nombre d’admirateurs n’est qu’un grand nombre d’envieux.

Sénèque « La vie heureuse » II.

Notes

[1« Les sots, depuis Adam, font la majorité. »
(Casim. Delavig., Ép. à l’Académ.)

[2« Il y a le peuple qui est opposé aux sages, aux habiles et aux vertueux : ce sont les grands comme les petits. »
(La Bruyère)

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