L’adieu de Mouloud Mammeri

lnna yas Ccix Muḥend.

Au fond, Mouloud Mammeri se sera posé la même question tout au long de sa vie : comment vivent et meurent les cultures ?

Jeune étudiant au Maroc, il s’interrogeait déjà sur les raisons des échecs répétés de la culture amaziγ à s’imposer à l’autorité centrale, fût-elle autochtone. Cette étape lui paraissait nécessaire à une « accumulation culturelle », elle-même, prélude au développement des grandes civilisations. Car remarquait-il en 1939 dans la revue marocaine Aguedal : « là où la tribu s’essouffle, la cité vieillit. »

Critiqué sévèrement par le passé comme étant celui d’un esthète nostalgique, voire d’un oisif tournant le dos aux difficultés de son peuple, cet attachement à l’héritage ancestral – qui est en fait celui d’un humaniste – repose sur un vécu réel et n’est pas dénué de fondement politique ; même si, sur ce dernier terrain, il n’a pas toujours su – ou voulu ? – répondre à toute l’attente qu’il avait suscitée.

Cette même quête identitaire, présente aussi dans l’œuvre romanesque de Mouloud Mammeri, avait été auparavant celle de Jean Amrouche.

Étonnante destinée que celle de Jean Amrouche. Né chrétien et ayant maîtrisé la culture française comme aucun Algérien ne l’avait fait, il cède à l’appel des racines pour célébrer magistralement la poésie populaire. En établissant le caractère universel de celle-ci, il légitimait du même coup sa culture originelle écrasée alors par un Occident au faîte de sa gloire. Nos poètes ont « chanté les mouvements universels de leur être qui sont les mouvements universels de toutes les âmes humaines lorsque l’homme revient à la simplicité originelle » écrivait-il dans Chants berbères de Kabylie dont la première édition parut en 1937.
Mais plutôt qu’aux mouvements de l’âme, Mouloud Mammeri, lui, s’intéresse à l’évolution de la poésie laquelle traduirait celle de la société. C’est ce thème qu’il développe dans l’étude publiée par la Revue Africaine en 1950, et qui réunit déjà les trois noms de Yusef u Qasi, Si Muḥ u Mḥend et Ccix Muḥend u Lḥusin auxquels il consacrera d’importants travaux ultérieurs.

Ccix Muḥend

En un sens, le livre sur Ccix Muḥend u Lḥusin (1830 ?, 1901) publié par le CERAM [1] est le plus achevé. C’est aussi le premier livre de Mouloud Mammeri qui paraît directement en Algérie. Écrit pour l’essentiel en tamaziγt, il est composé de 309 courts textes, d’accès le plus souvent autonomes et regroupés par thème. Ces récits qui rapportent faits et dits de Ccix Muḥend sont précédés d’une introduction rédigée en français laquelle, avec plus de recul, brosse le contexte culturel et idéologique de la vie de Ccix Muḥend en mettant l’accent sur les confréries (celle des Rahmania notamment), le maraboutisme et plus généralement l’héritage musulman en Afrique du Nord. Quelques pavés jetés dans la mare à cette occasion ne ne manqueront pas de provoquer passions et débats.

Ce livre est le quatrième d’une série (Isefra, Poèmes kabyles anciens, Ahellil du Gourara) où le texte amaziγ est mis à contribution pour apporter un éclairage édifiant sur notre société. Davantage encore que dans les précédents, ici, le texte amaziγ n’est pas seulement objet d’étude servant à élaborer un discours, il est discours lui-même. Il faut remonter à Boulifa pour trouver cette importance accordée au texte amaziγ, mais Boulifa travaillait dans une autre perspective.

Du reste, l’originalité de l’œuvre de Mouloud Mammeri, très variée, est encore plus grande dans le domaine linguistique (Amawal, tajeṛṛumt,…) où sa production de pionnier a fertilisé ce champ si l’on en juge par l’engouement pour la création lexicale et l’innovation linguistique en général. Ces instruments nouveaux qu’il a créés, il les a conçus comme la réplique adaptée à l’agression d’une humanité menacée à travers sa langue.

Curieusement, Mouloud Mammeri qui était au fond un pessimiste, était persuadé qu’il n’y avait pas de situation historique sans issue. Il ne doutait pas de l’existence de la solution : il revenait à quelques hommes le privilège de la trouver et de s’en faire les hérauts auprès de leur peuple. Ainsi, selon lui, Djamal Eddine El Afghani a trouvé la réponse qui convenait pour relancer une nouvelle dynamique de l’islam. Plus modestement peut-être, chacun à sa manière et dans son style, Si Muḥend et Ccix Muḥend en innovant, ont aidé leur peuple a traverser des épreuves difficiles qui menaçaient leur communauté de dislocation.

L’effondrement des valeurs

Ccix Muḥend a dit son enseignement à une période où la Kabylie subissait les conséquences des formidables coups de boutoirs de 1857 (conquête) et de 1871 (répression impitoyable de l’insurrection populaire). La crise due à l’effondrement des valeurs de l’ordre ancien était telle que Dieu lui-même semblait faire partie des victimes : « La crise, dit l’idéologue Gramsci, c’est lorsque le vieux ne veut pas mourir et que le neuf tarde à naître. » Avant Gramsci, pris lui-même dans la tourmente coloniale et plus près des âmes, Ccix Muḥend a dit de cette crise (n°83) :

« Imezwura tban asen
Ineggura tban asen
Aḥlil ay ilemmasen ! » [2]

Dans le chambardement général qu’il vivait, Ccix Muḥend savait que le salut n’était pas à rechercher dans le repli derrière quelque barricade illusoire, mais dans le mouvement et l’audace. C’est ce qu’il traduit littéralement dans ce dicton que Mouloud Mammeri lui attribue (n°207) :

« Ruḥ a d tawiḍ
Bedd ad-twaliḍ
Qqim ulac. » [3]

Mais en ce temps là, la question qui hantait par-dessus tout les esprits était la défaite : les Français finiront-ils par repartir ou bien, serions-nous donc abandonnés de Dieu ? Pressante, la question revenait sans cesse. Ccix Muḥend était littéralement harcelé. Et s’il annonce le départ lointain des Français, cet homme, supposé incarner l’ordre ancien, conclura par ces paroles qui ne laissent pas d’étonner aujourd’hui encore (n°26) :

« Aṛumi iwwi d aman
Yerna d laman
Ad yawi laman
Ad yernu aman » [4]

Ces propos sont confirmés par plus d’un récit qui présentent des condamnations par l’administration française comme des exécutions dans le siècle des sentences de Ccix Muḥend. La rupture, déjà consommée avec Ccix Aḥeddad, son aîné dont il avait été le disciple, frise ici l’opposition. Sollicité, il refuse de s’associer au soulèvement de 1871 qui embrase le pays. Certaines sources lui prêtent même cette terrible phrase [5] : a wer teṛṛeẓ taakwazt Urimi. [6] Réalisme ? opportunisme ? ou vision sereine de l’histoire ? la question est posée. De l’autre côté, la tradition rapporte ceci :
Après la condamnation de Ccix Aḥeddad en 1871, des Européens curieux feignirent l’étonnement devant la défaite d’un chef que ses troupes créditaient d’un don surnaturel de vision. La réponse du vieux Ccix auquel il ne restait plus que cinq jours à vivre fut cinglante :
« Telzem i tkweffaṛt ar ẓṛiγ a nexseṛ ; bγiγ ad yekk wasif idamen garaneγ, kwenwi ur d tzegrem, nekwni ur n nzegger . » [7] Et en direction de ses fidèles il ajoutait : « Nekk ẓẓiy ṭṭejṛa ilili, kwenni ssewt eţ » [8] De la vie de Ccix Aḥeddad, dont Mouloud Mammeri présenta la pensée comme moins inventive et circonscrite au cadre de la confrérie, il ne reste malheureusement dans la mémoire collective que cet épisode.

Le pouvoir et Ccix Muḥend

Mais ce qui a dû séduire avant tout Mouloud Mammeri chez Ccix Muḥend, c’est précisément cette aptitude à se libérer d’idées profondément ancrées dans la société mais dépassées par l’histoire. Suivant Max Weber, Mouloud Mammeri classe donc Ccix Muḥend parmi Les “prophètes” par opposition aux prêtres dont le rôle se borne à rappeler des vérités révélées et figées.

Mouloud Mammeri raconte la rupture du jeune Muḥend u Lḥusin avec son père (qui n’est pas sans évoquer par certains côtés, celles d’autres saints sous d’autres cieux) lors de son engagement dans la voie qui sera la sienne. Une fois installé dans son ermitage, des foules innombrables virent en pèlerinage chercher la protection du saint ou son conseil avisé. Ccix Muḥend qui aura à connaître des situations les plus variées acquerra au fil des ans une expérience humaine d’une rare richesse. Plus encore, il est aussi confronté à la quotidienneté dans ce qu’elle a de plus matériel. Le nombre de visiteurs à qui il offre à manger, en ces temps de grande misère, l’amène à gérer de très près sa petite communauté, allant jusqu’à servir de sa main la nourriture donnée aux invités, à chacun selon son rang. Non sans humour, il dira, probablement, à l’intention de quelques paysans affamés auxquels un long et dur parcours aurait exagérément creusé l’appétit et qui s’imaginaient naïvement pouvoir se rassasier sans retenue, puisque la baraka du Ccix dispensait les biens à profusion (n°265) :

« Nefṛeḥ s win iččan
Axelɛad ma iǧǧa t » [9]

Plus sérieusement, Ccix Muḥend qui, on l’a vu, a réfléchi sur les questions les plus graves avait du pouvoir une saine conception :

« A win taaǧeb rrekba
Ad yeg leḥsab i trusi » [10]

Ou encore à un amin dont les habitants du village ne voulaient plus, il conseilla le retrait, ajoutant sans ambages (n°235) :

« Ma d lɛali k a dekk mennin
Ma d iri k a sek thennin » [11]

Chez Ccix Muḥend, la langue belle et concise se faisait parfois incisive ; son propos ne confortait pas toujours le visiteur. Autant redoutée qu’espérée, sa parole avait pour vocation de saisir la vérité. Une vérité que, souvent, un humour, qui n’évacue jamais l’autorité, rendait percutante. Sur les risques du métier d’arbitre, il a eu ces mots (n°142) :

« Leqbayel ţemḍuddun
Ţemhuddun
Ţemyaafun.
Amṛabet mi ikcem garasen, ad fellas cfun » [12]

Audace et innovation

L’audace de Ccix Muḥend atteint sans doute son sommet lorsqu’il affirme qu’entre la vérité et la prière, la priorité revient à la vérité. Car Anda tella tideţ, iwumi taẓallit ? [13] Dans le même ordre d’idées, il prêchait le bienfait autour de soi et en premier lieu à ses proches plutôt que ces actes réputés pieux mais trop voyants pour relever de la seule sincérité, comme c’est parfois le cas du bruyant pèlerinage à la Mecque qu’il interdira à son unique fils (n°38) :

« Lawliyy’ anida ţţilin
Atnan deg tuddar ḍaqen
Ay imjuhad f laayal
Widak iţţaǧwen nefqen
Cceččen leḥbab d imawlan
Ifen lḥeǧǧaǧ icewwqen » [14]

On peut aujourd’hui réfléchir sur l’héritage qu’a laissé ce personnage hors du commun, vénéré de son vivant et loué longtemps après sa mort. Il se trouvera sans doute des esprits pour ne retenir de cet homme que les terres qu’il a acquises dans la vallée du Sébaou avec les dons des pèlerins ou le véritable petit zoo qu’il entretenait (chameaux, gazelles et paons) à une époque où la faim tenaillait les entrailles ou, enfin, les neuf femmes qu’il épousa (il n’eut qu’un descendant mâle mort adolescent). Mais sûrement plus nombreux, seront ceux qui, à l’instar de Mouloud Mammeri, s’intéresseront surtout, à l’apport de Ccix Muḥend à une société menacée de sclérose, autrement dit de mort.

L’usage qu’on allait faire de son propos, Ccix Muḥend le redoutait déjà de son vivant (n°220) :

« Ayen nesselmed
Wa yeţţu t
Wa yeţţazzu t » [15]

Par le travail qu’il a fait, Mouloud Mammeri a mis fin à ce processus d’érosion.

Peut-être enfin, est-il venu pour nous le temps d’accepter note histoire dans sa complexité, sa richesse, c’est-à-dire, en définitive, ce qui fait sa vie. Et avant même de savoir quelle est la part qui est périmée et celle qui reste valide des paroles de Ccix Muḥend, ce livre qui deviendra vite un classique constitue déjà une référence identitaire substantielle de notre passé. Ce n’est pas rien pour un peuple d’Afrique du Nord qu’un penseur universel comme Hegel citait jadis en exemple de peuples a-historiques.

Ḥend SADI

En guise d’épilogue :

Des reporters de la presse nationale (El-Moudjahid du 17 août 89) se sont rendus à une cérémonie de la confrérie des Rahmania aux Aït Smaïl (près de Boghni).

Chaleureusement reçus, ils ont néanmoins été choqués par

« des femmes kabyles en djebbas qui pratiquaient naïvement leur culte « en tournant autour du catafalque du saint [sidi Abderrahmane] » et apprécié que des oulémas sourcilleux se sont proposés de « déraciner ces habitudes séculaires » afin de les remplacer par des pratiques garanties d’origine. Mais, Mouloud Mammeri vient nous rappeler opportunément que le fondateur de l’ordre des Rahmania, Sidi Abderrahmane lui-même, avait déjà été jugé voilà plus de deux siècles, par ces mêmes oulémas pour bidaa, c’est-à-dire innovation impie.

 

Notes

[1Centre d’études et de recherches amaziγ

[2« Aux premiers, la voie est tracée/ Aux derniers, la voie est tracée/ Entre les deux, quel désarroi ! ».

[3« Vas-y, tu ramèneras/ Debout, tu verras (assisteras)/ Assis, rien ».

[4« Le Roumi apporte l’eau/ Puis encore la confiance/ Il remportera la confiance/ Puis encore l’eau .

[5Choquante de prime abord, cette position n’est pas singulière une fois replacée dans son contexte historique. Abdelkader qui avait cessé le combat à partir de 1848 a désavoué son fils Mahieddine qui s’apprêtait à rejoindre les insurgés de 1871, que le même Abdelkader dénonce violemment dans une lettre adressée au ministre français de la Défense dans laquelle il écrit que cette insurrection est : « décidée contre la Justice, contre la volonté de Dieu et la mienne. Nous prions le Tout Puissant de punir les traîtres et de confondre les ennemis de la France. » Il appellera aussi à déposer les armes, sans succès. Cf. Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France, PUF, Paris, 1979.

[6« Que l’autorité française ne soit jamais brisée ».

[7« Je savais que nous allions perdre, mais je voulais qu’entre nous coulât une rivière de sang, des deux côtés infranchissable ».

[8« J’ai planté un arbre amer, à vous de l’arroser ».

[9« Nous sommes content de celui qui mange/ Mais que dire de celui qui s’abstient ».

[10« Celui qui est tenté par l’ascension/ Prenne en compte la descente ».
Voici le texte intégral dont une variante est donnée au n°90 :
« Tisirt i d yuzen Uxellaq / Aaddal is d Lwali / Imẓaden lla d kkaten / Win d yewwin kr’a t yawi / A win taaǧeb rrekba / Ad yeg leḥsab i trusi. »

[11« Bon, ils te regretteront/ Mauvais, ils se débarrasseront de toi ».

[12« Les Kabyles se contrarient/ S’entredétruisent/ Se pardonnent/ Se souviennent du marabout qui s’immisce dans leurs affaires ».

[13« Là où est la vérité, à quoi bon la prière ? ».

[14« Où sont les saints ?/ Ils peinent, angoissés, dans les villages/ Défendent leurs familles/ Leur procurent des provisions/ Nourrissent parents et amis/ Et valent bien mieux que ces hadjis qui s’en vont chantant. »

[15« Mon enseignement/ L’un l’oublie/ L’autre l’écorche ».

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