L’Algérie à vau-l’eau

A la poste centrale d’Alger, je dépose un chèque pour retirer de l’argent. L’employée consulte son ordinateur, 5 minutes après, je suis payé. La jeune femme qui passe après moi, n’a pas cette chance : ordinateur bloqué. Il faut attendre. Durée indéterminée. Au désarroi affiché par l’usagère, cet argent lui est visiblement indispensable le jour même. Elle soupire, ne dit mot, se met de côté pour attendre. L’Administration algérienne est une longue patience.
Ce genre d ‘incident n’est pas exceptionnel. Les journaux signalent que, parfois, des bureaux de poste ou des agences de la Caisse d’épargne ne peuvent plus payer faute de liquidités ou parce qu’une partie du personnel est en congé.

A la poste principale de Kouba, je demande des timbres pour des lettres à expédier en Algérie. Réponse : « On n’en a pas, ça fait huit jours qu’on les attend. »
Pour la France, combien coûte le timbre ? A Kouba, c’est 40 dinars.
A Hay el Badr (que les gens continuent à appeler lotissement Michel) c’est 30 dinars. A Tigzirt, c’est à la tête non du client mais du guichetier : 40 dinars selon certains, 30 selon d’autres. A Alger centre c’est 38 dinars mais on n’a pas imprimé de timbres de ce prix-là. J’ai trouvé l’explication : ça dépend du poids de la lettre. Jusqu’à 20 grammes c’est trois dinars mais comme la plupart des pèse-lettres sont en panne, on fait systématiquement payer 40 dinars.
Derrière les guichets des postes, le personnel est en majorité féminin. En quasi-totalité, les femmes portent le foulard islamique. On dirait leur tenue de service.

A Fort National, que ce soit à l’état-civil, dans les banques, la Caisse d’épargne, le service des Eaux, pas un seul foulard islamique. Pour ceux qui l’ignorent, Fort national se trouve en Kabylie. Cette (sous)mode n’y est pas arrivée, n’y arrivera jamais, je l’espère.

Le délai d’acheminement d’une lettre entre l’Algérie et la France est de 2 à 3 semaines. Pourtant le courrier aussi prend l’avion. A l’occasion d’un voyage, j’ai rencontré dans le local d’attente des bagages un spécialiste que la Poste française avait dépêché en Algérie pour y chercher une explication à cette lenteur et proposer un remède. Ne l’ayant plus revu, j’ignore le résultat de ses cogitations.

Toujours pour rester avec les postiers, voici une anecdote : à la poste du Plateau Sauliere à Alger, je vais retirer un pli recommandé. Je présente ma carte d’identité, l’employé l’examine avec soin et me dit : « Vous êtes un ancien parisien. » Je ne me savais pas l’air parisien. Il ajoute : “Je peux même vous dire que vous habitiez Porte des lunettes optiques.” surpris, je réfléchis une seconde et réalise que ma carte porte la mention : Signes particuliers : porte des lunettes optiques. D’où la confusion. Par charité, je n’ai pas détrompé l’employé.

Éviter de se méprendre : certaines de ces employées subalternes sont des universitaires mais n’ont pas trouvé d’emploi correspondant à leur diplôme. Elles sont recrutées dans le cadre de l’emploi des jeunes et payées en dessous du Smig. Pour elles, c’est mieux que le chômage (en Algérie, il n’y a pas de RMI.)

Pendant que j’étais à Paris, le fisc algérien m’a adressé une lettre recommandée avec accusé de réception. Le facteur devait me la remettre en mains propres (d’autant plus que je les lave régulièrement.) En mon absence, il l’a remise à une tierce personne. Conséquence, je ne pouvais pas répondre à la proposition du fisc ; ce dernier a considéré que j’acceptais le forfait qu’il me notifiait. Or, mon imposition était multipliée – de façon arbitraire – par dix. J’ai passé des heures à constituer un dossier de recours. J’ai décidé de vendre le local soumis à cette imposition, quitte à le brader pour ne plus avoir affaire à la négligence d’un postier et à l’’arbitraire du fisc.

A la mairie de Kouba, je demande un certificat de vie que me réclame la caisse des retraites. L’employé exige un livret de famille.
– « Je n’ai pas de famille ! »
Son air ahuri. Voilà ma carte d’identité. Certifiez que celui qui vous présente cette carte est vivant. Si vous n’en êtes pas sûr, demandez plutôt un certificat médical. Pourquoi le livret de famille ?
C’est pour connaître le nom de votre mère. «  Peut-être me croyez-vous né d’une chèvre ?»  Je réalise que nous sommes dans un pays où la polygamie est légale, encore qu’exceptionnelle. Heureux qu’ils n’exigent pas un test ADN.

Avoir affaire au service chargé du téléphone est source de réjouissance. Il s’appelle Actel à Kouba. Il faudrait des dizaines de pages pour décrire les colères que ce service inflige aux usagers. Je le ferai peut-être un jour dans un livre. Cette fois, je me contente de la dernière : on m’a coupé la ligne téléphonique. Je demande une explication. Selon l’employé, c’est pour défaut de paiement. Je n’ai pas reçu la facture. Je réclame un duplicata. Impossible, l’ordinateur est en panne. Je me console, avec mon téléphone portable, je peux me passer de la ligne fixe. Plusieurs voisins ont subi une coupure de téléphone faute d’avoir reçu leur facture.

Et pour cette fois, la cerise sur le gâteau ! Là-bas, je suis assuré social, on me retient une cotisation. Muni d’un dossier d’ordonnances médicales et de vignettes, je me rends au siège de la Caisse de Sécurité sociale pour demander le remboursement des frais engagés. Au bout de trois, heures d’attente, c’est mon tour. Je présente le dossier à l’employée, en tout dix mille dinars. La jeune femme le regarde et me répond qu’elle va me remettre un bon et que je dois revenir dans dix jours pour passer au contrôle médical. Dans une semaine, je dois rentrer à Paris. Pourquoi passer au contrôle médical ? Le médecin va-t-il s’assurer que j’ai réellement besoin de ces médicaments ? Furieux, je déchire, tout le dossier sous les yeux de l’employée médusée qui marmonne en arabe quelque chose où il est question de la puissance de Dieu. J’ai alors pensé à l’époque coloniale, la française. On mettait les feuilles de maladie, les ordonnances et les vignettes dans une enveloppe qu’on envoyait, non timbrée, à la Sécurité Sociale ; peu de temps après on recevait le remboursement par virement postal.

J’ai entendu de la bouche de parents les tracasseries infligées par la Sécurité Sociale. Il fut un temps où, à la vignette, il fallait joindre le prospectus du médicament. Les assurés sociaux n’osent pas se plaindre, ils craignent de perdre leur droit à remboursement. Faire soulever le problème par leur député ? Encore faudrait-il qu’ils connaissent son nom, qu’ils l’aient élu et qu’il prenne le temps d’écouter leurs doléances.

80 jours en Algérie, ne me demandez pas si j’y ai passé de bonnes vacances dans ce pays où l’individu n’a pas sa place. Après le socialisme, on y a inventé le familialisme.

Mon téléphone sonne : « Allo, c’est la famille untel ? » Je réponds : « Désolé, Ici il n’y a qu’un individu isolé » et je raccroche. En ville, vous avez le restaurant familial, le salon de thé familial, la promenade familiale. Au bord de la mer toutes les plages sont familiales. Vous vous présentez à l’accueil dans un hôtel avec une personne de sexe différent, on exige un livret de famille. A défaut, on vous invite à louer chacun sa chambre tout en sachant que vous passerez la nuit dans une seule.
A l’hôtel Saint Georges, à Alger, la chambre a été refusée à de nouveaux mariés qui voulaient y passer leur nuit de noces ils sont allés la savourer à Djerba.)

J’approuve Baudelaire qui parlait du «  poète ennemi des familles » et André Gide qui s’écriait «  Familles ! je vous hais

Je me suis renseigné, cette exigence ne repose sur aucune loi mais résulte d’errements locaux. A Tigzirt, à Tala Guilef, à Michelet, j’étais accompagné d’une allemande (nous vivions dans un délicieux péché) : on nous a loué une chambre commune. Ce ne fut pas le cas à Hammam Righa. Encore ce sacré particularisme kabyle.

Bientôt on verra l’enseigne du bordel familial (honni soit qui mal n’y pense pas !). Les isolés n’ont plus qu’à se pendre ou à se faire harragas. [1]
Et on se demandera pourquoi tant de jeunes envoyés à l’étranger pour y étudier ne reviennent pas.

Cet abus du familialisme ne signifie nullement que notre société soit plus vertueuse qu’une autre. Tout juste plus hypocrite. L’an prochain, je passerai mes vacances aux Baléares.

Pour l’instant, de guerre lasse, je me contente de me défouler sur le site Kabyles.com. (A suivre)

Hocine Benhamza

Notes

[1Fugitif ou immigré clandestin.

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