L’angoisse de la page blanche

L’angoisse de la page blanche est à l’écrivain et au poète ce que le trac est au comédien : la marque du talent. L’écrivaillon commence à noircir sa page aussitôt assis devant elle, l’écrivain de qualité doit d’abord libérer son esprit des brumes du doute et de la peur où il reste égaré aussi longtemps que l’inspiration et les idées ne viennent pas le rassurer. De même qu’une amante, imbue de sa puissance séductrice et certaine de garder ardents le désir et la convoitise de son soupirant quoiqu’elle fasse, ne cède qu’après d’interminables préliminaires, de même la page vierge, toute fière de sa blancheur immaculée, aime se faire courtiser longtemps et exige d’exercer son pouvoir de faire réfléchir avant d’offrir sa matrice à la semence du génie. Les corbeilles des géants de la littérature et de la poésie, si elles pouvaient parler, diraient le nombre inestimable de feuilles froissées confiées à leur voracité.

Le poète Ait Menguellet se réveille un matin avec la résolution d’écrire de la poésie et se retrouve confronté au refus de la muse de lui accorder l’inspiration. Il a beau s’entêter et torturer ses méninges, la page reste blanche. Il requiert l’aide de sa guitare mais ses fils refusent de lui faire entendre le son qu’il espérait. Seul un son ancien et familier était renvoyé par les murs de la pièce. Pourquoi l’esprit refuse-t-il de soutenir le désir de création ? Le poète réalise que son esprit vagabondait et allait vers l’objet de sa préoccupation : « la pièce manquante du jeu ». C’était bien le problème. L’esprit tourmenté et tout accaparé par un mal lancinant ne pouvait ni écrire ni composer. Le secours des allégories de la guitare chanteuse pleurée par les fils et du doigt malade, permet au poète d’évoquer, de façon pudique mais explicite, les drames qu’il a vécus (sa mère et son fils). Les cinq années d’infécondité de sa muse sont dues au mutisme qu’infligent les grandes douleurs.

L’angoisse de la feuille blanche est un thème jamais traitée par la chanson kabyle. Ait Menguellet l’aborde à sa manière avec son brio et sa réussite habituels. On peut regretter l’utilisation du mot « thawriqth » au lieu de « thiferkith  » mot kabyle pour feuille ou « asebther  » néologisme pour page, de même qu’on peut reprocher au poète de choisir l’adjectif « tachevhat » voulant dire jolie, pour un grand nombre de Kabyles au lieu de « thamellalt  ». Dans la chanson « ayen yevgha wuliw  » (même album), le poète lui-même emploie cet adjectif dans ce sens. On peut déplorer le non emploi de « thiferkith tamellalt  » ou « asebther amellal  » ; la langue kabyle aurait été heureuse de recevoir ce petit souffle de revitalisation mais Ait Menguellet donne sa préférence à ce que certains appellent « taqvaylith thimserrehth  », le kabyle courant. C’est son choix et son droit. L’espoir demeure que son stylo (aghaniv) adoptera quelques mots nouveaux et les popularisera comme il l’a fait avec le mot “tayri” .

La première strophe, si l’on se rappelle que Rainer Maria Rilke, dans « Lettres à un jeune poète », déconseille l’ironie dans la poésie, rend d’emblée l’inquiétude du poète et sa crainte que son esprit ne veuille pas participer à l’élaboration de l’œuvre. Il ne propose qu’une feuille, quantité négligeable, à un esprit qui aimerait peut-être tout un arbre pour s’adosser à son tronc. Même si la feuille botanique se dit « ifer » en Kabyle, l’ironie demeure puisque la feuille de papier renvoie aussi à l’arbre dont elle est issue. Ce jeu de mots chargé d’ironie et d’inquiétude, né avant l’arrivée de la muse et l’instant propice à la création, contraste avec la pure poésie de la fin du poème exprimée par la comparaison de la page noircie d’écriture à un fil servant de perchoir à des hirondelles.

Le dernier couplet montre que rien ne peut briser l’élan de la créativité. La page blanche, longtemps rebelle et rétive, finit par céder devant la persévérance du poète. Après maintes tentatives infructueuses, le poème, tel un brin d’herbe jaillissant du ventre d’un rocher, prend forme, de lui-même, comme par magie. Le secret consiste à ne pas renoncer au désir d’écrire. En s’obstinant à « remettre l’ouvrage sur le métier », on arrive à forcer la venue du moment de grâce où les efforts se voient récompensés au-delà des espérances.

La feuille blanche (traduction de la chanson d’Ait Menguellet)

Un matin je me réveillai à l’aube
Afin d’écrire de la poésie.
La feuille expectative
Attendait ce que j’allais lui confier.
J’appréhendais de me mettre à écrire.
L’esprit participera-t-il au projet ?
Peut-être espère-t-il un arbre
Pour s’adosser à son tronc.
La feuille blanche restait immuable
Le stylo refusait de la noircir.
Ce jour désavoué par le jour d’hier
Ne sait plus quoi dire
Ce jour ayant désavoué le jour précédent
Ne sait plus quoi dire.

Quand midi sonna
Je repris mon stylo de nouveau.
Je vis une partition pour guitare ;
Contient-t-elle des paroles ou de la musique ?
Les fils refusèrent de me donner
Le son que j’espérais.
Les murs ne me renvoyèrent
Qu’un son ancien et familier.
La feuille blanche restait immuable.
Nous ne sûmes pas quoi écrire
Le stylo triste pleura.
Les fils chagrinés pleurèrent
La guitare chanteuse.

Le soir en retrouvant
La feuille qui m’attendait
J’ai cherché où trouver
Les mots qui m’avaient abandonné ;
Je les fis appeler par ma guitare
Ils firent les sourds et me dédaignèrent.
La nuit tombait déjà sur moi,
Une longue veille m’attendait.
La feuille blanche restait immuable.
Le stylo refusait de la noircir.
Pourquoi veiller ?
La poésie me rejette !
Mais j’affronterai la veille
Bien que l’inspiration me boude.

Je crois avoir décelé enfin
Ce qui n’allait pas.
A chaque fois que je m’apprêtais à écrire
Mon esprit partait en voyage.
Il allait vers ce qui le préoccupait :
La pièce manquante du jeu.
Pénible est le travail d’écriture
Quand la main souffre d’un doigt malade.
La feuille blanche est restée immuable,
Le stylo refusait de la noircir.
L’époque t’a trahie
O bouche boudée par la parole !
Le temps t’a trahi,
Attends donc des jours meilleurs.

Au moment où j’allais sortir
Et laisser mon esprit à son mutisme
J’ai voulu, une dernière fois,
Revoir la fameuse feuille blanche.
Je l’ai trouvée joliment écrite,
Contenant tout ce que j’ai relaté !
Elle ressemblait à un fil
Devenu perchoir d’hirondelles.
La feuille blanche est quadrillée
Toute noircie de l’encre du stylo.
Quand nous ne savons plus quoi dire
Le poème nous le rappelle.
A chaque fois que nous frôlons l’oubli
Le poème vient stimuler notre mémoire.

Ameziane

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