Langue maternelle et intégration citoyenne. Le cas des Berbères

Depuis longtemps pays d’immigration et d’accueil (pour des raisons économiques, politiques et historiques), la France vit un processus d’intégration permanent. Le modèle républicain, avec ses forces et ses faiblesses, a relativement bien fonctionné surtout en période de croissance économique.

Il faut néanmoins admettre que ce processus n’a pas été — n’est toujours pas — linéaire et univoque pour tous les étrangers qui se sont installés et fixés en France. Pour diverses raisons, notamment sociologiques et culturelles, les différents groupes sociaux (ou communautés) se sont insérés dans la société française à des rythmes différents ; il ne sert à rien d’occulter le fait que le modèle français d’intégration laisse, à la marge, un nombre non négligeable d’individus ou de sous-groupes, d’une part. Et d’autre part, pourquoi faut-il feindre d’ignorer qu’il y a, de la part d’autres individus ou de sous-groupes des “résistances” ou un refus plus ou moins conscient d’accepter le “moule” de la société française ?

Cette petite introduction générale faite, mon propos va porter sur le cas des Berbères et tout particulièrement des Kabyles qui constituent les premiers émigrés nord-africains en France.

Les Berbères en France : une immigration ancienne mais peu visible

Il y’a aujourd’hui en France environ deux (02) millions de Berbères. Mais il n’existe aucun document ou statistique officiels sur les Berbères en général, encore moins sur leur importance démographique. Ils font partie d’un grand ensemble qu’on appelle communément immigration maghrébine ou définis par leur nationalité d’origine : Algériens, Marocains, Tunisiens… et, de plus en plus par le vocable de musulmans. Le paramètre berbère n’est pas à l’ordre du jour dans la nomenclature administrative française, ce qui élude une dimension définitoire importante de cette population. Si on doit nécessairement attribuer un qualificatif identitaire ou d’origine aux citoyens d’origine étrangère, autant leur demander directement par quoi ou comment les identifier. Connaissant un peu les populations d’origine berbère et surtout kabyle, je constate que beaucoup d’entre eux récusent les différents qualificatifs qui leur sont collés et les appartenances ethno-culturelles ou confessionnelles auxquelles on les affilie d’emblée et de façon, à leurs yeux, arbitraires. Faussement identifiés, ils restent invisibles et leurs demandes ou revendications spécifiques ne peuvent être vues et prises en considération. De ce fait, leur intégration citoyenne peut porter les stigmates d’une certaine insatisfaction ou frustration parce que non reconnus en tant que ce qu’ils sont réellement, notamment à travers leurs langue et culture d’origine.

Brève histoire sociale des Berbères en France

Les premiers départs significatifs de migrants d’origine berbère en France remontent au début du 20ème siècle. Ce sont d’abord les Kabyles qui, suite à l’écrasement de leur révolte contre la colonisation française et la destruction des bases économiques de leur région (1857 et surtout 1871), ont déferlé vers les villes nord-africaines puis françaises. De quelques milliers dans les années 1906-1907, le nombre d’immigrants kabyles et algériens en général en France atteindra 212.000 au début des années 1950, 350.000 en 1961 et pratiquement le million dans les années 1970. Jusque dans les années 1950, cette immigration algérienne était majoritairement kabyle ; ce n’est qu’après l’indépendance (1962) que la proportion de Kabyles va diminuer. A ces chiffres, il convient d’ajouter les enfants nés en France, les Harkis et les naturalisés.

Les Berbères d’origine marocaine, ont commencé, quant à eux leur migration vers la France, après la seconde guerre mondiale, ils sont pour la plupart des Chleuhs venant du Sous (sud marocain) et des Rifains (extrême nord marocain). Les départs s’accélèrent après 1960 pour atteindre, tous Marocains confondus, selon l’INSEE 420.000 en 1981 et 522.000 en 2002. Au total aujourd’hui, en tenant compte des enfants nés en France et des naturalisés, on peut évaluer les ressortissants d’origine marocaine à environ un million dont une majorité de Berbères. Voilà, en gros, pour les chiffres.

Reste à voir, tout aussi brièvement l’évolution de cette population immigrée, son statut et ses désidérata actuels.Retour ligne automatique
Jusque dans les années 1960/70, les immigrants nord-africains et donc berbères étaient des travailleurs, on parlait alors de main d’œuvre nord africaine ou maghrébine. Ces immigrants se vivaient eux-mêmes comme tels et se considéraient comme des résidents temporaires destinés à regagner, un jour ou l’autre, le pays natal. Ainsi, pour les Etats français, algérien et marocain, le patronat, les sociologues de l’émigration et l’opinion en général, ces migrants étaient appréhendés du seul point de vue économique (qualification, salaires, transferts d’argent…). Ce n’était, ni plus ni moins, qu’une force de travail.

Depuis les années 1970/80, on observe des changements importants dans les conditions socioéconomiques, juridiques et psychologiques de cette immigration maghrébine et berbère.

On peut retenir deux ou trois changements fondamentaux :
– Dans son écrasante majorité la population immigrée maghrébine est établie définitivement en France. Deux paramètres le montrent de façon incontestable : le regroupement familial massif depuis surtout le début des années 1980 et l’option un peu moins massive mais significative pour la nationalité française.

– Elle investit – elle s’investit – de plus en plus en France tant du point de vue économique que politique et culturel : montage d’entreprises, d’associations, d’initiatives diverses….

– Insertion de plus en plus significative dans la vie sociale, politique et syndicale française ; en un mot, elle s’inscrit dans la vie citoyenne de la République.
Ce faisant, elle apporte toujours sa force de travail mais aussi et de plus en plus sa vitalité, son expérience, sa culture, sa psychologie, et… ses problèmes. Ses apports sont multiples, ils ne sont pas toujours appréhendés à leur juste valeur par la société française mais ils sont là ; les prendre en considération est une exigence de la philosophie républicaine et de la tradition citoyenne française.

Les Berbères sont nombreux en France, les Kabyles tout particulièrement. Comme les autres immigrés maghrébins — peut-être plus, pour des raisons historiques et politico-culturelles qu’on ne peut exposer ici –, ils sont définitivement établis en France et cherchent à s’y adapter, à s’y insérer, à s’y intégrer. Seulement, ils sont porteurs d’une culture et d’une langue dont ils veulent perpétuer l’existence, d’autant que ces culture et langue berbères ont été pendant longtemps interdites et réprimées dans les pays d’origine. Jusqu’à ces toutes dernières années, la culture et la langue berbères ont trouvé en France une terre d’asile à travers l’institution universitaire comme l’INALCO, les associations, les militants, les artistes et les producteurs culturels. Le berbère est, par exemple enseigné à l’INALCO depuis 1913 alors qu’il n’a été toléré dans les pays du Maghreb que depuis une dizaine d’années. C’est à Paris que les artistes berbères ont pu s’exprimer librement et produire des œuvres de grande valeur. Azem, Idir, Fellag, Mohia pour ne citer que ces quatre noms, ont du s’installer en France pour s’exprimer dans leur langue.

Ceci pour dire qu’avant même que les Berbères s’enracinent en France, leur langue et leur culture y ont trouvé un espace de conservation et de création.
Depuis une trentaine d’années, une nouvelle génération d’origine berbère est née en France ; elle ne fait pas partie de la catégorie dite immigration de travail (celle des parents ou des grands parents), elle ne vit pas dans le mythe du retour (retourner où ?), elle est citoyenne de le République française, voire européenne. Elle aspire à vivre sa berbérité dans le cadre français et européen. C’est l’une de ses demandes, voire sa revendication principale.

Il existe depuis 1995 en France, une épreuve facultative de langue berbère au bac, mais il n’y’ a pas d’enseignement qui y prépare à cette épreuve. En 2001, il y’a eu 1800 candidats à cette épreuve et plus de 2200 chaque années depuis 2004.

Comme l’a écrit le professeur Chaker “ces données quantitatives sont particulièrement intéressantes au plan sociolinguistiques car elles manifestent un fort attachement des jeunes berbérophones de France à leur langue”. La République se doit de répondre à cette attente.
La langue berbère est, aujourd’hui, suffisamment ancrée dans le paysage socioculturel français et porté par des centaine de milliers de locuteurs pour mériter une certaine reconnaissance institutionnelle. Partie intégrante du débat lancé par la Charte Européenne des Langues Régionales et Minoritaires depuis 1996, elle attend toujours d’avoir une petite place dans le système éducatif français.

Différentes demandes ont été adressées depuis une dizaine d’années par l’Inalco et de nombreuses associations berbères, appuyées par des avis émis par des autorités morales, universitaires et juridiques. Un rapport demandé en 1998 par le premier ministre à un spécialiste de droit constitutionnel, M. Guy Carcassonne, concluait, en substance et sous forme de boutade, qu’il n’y avait pas de raison à ce qu’on reconnaisse la langue maternelle de Lizarazu, de Guivarch et non celle de Zidane !

Un 2ème rapport établi en 1999 par un spécialiste de linguistique, M. Bernard Cerquiglini pour le ministère de l’éducation nationale, a inclus le berbère dans la liste des langues de France devant bénéficier de la protection de la République.
Un 3ème rapport élaboré en 2003 par M.Bernard Stasi sur la laicité, à la demande du Président de la République, a recommandé d’encourager les langues de l’immigration musulmane non arabe comme le berbère et le kurde.
A cela, il faut ajouter quelques promesses verbales de certains ministres de la République (par exemple celles de M. J. Lang en 2002 et de M. J.F Coppé en 2004) qui n’ont pas été suivies d’effets.
Désormais langue de France et langue de centaines de milliers de citoyens français de langue maternelle berbère, il est hautement souhaitable que cette langue soit prise en compte dans la vie culturelle et éducative de la France. La citoyenneté est aussi, comme la République dont elle est consubstantielle, une, indivisible et non discriminante.

Said Doumane, universitaire

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