Lani Rabah : Come-back du rossignol du Djurdjura

« Etsu-ts » (Oublie-la) est le septième album de l’interprète auteur compositeur Lani Rabah. Il vient de sortir sous le label Miracle Music édition après une absence (depuis la sortie de l’album « A Yemma ») qui aura duré près de sept ans au grand dam de ses milliers d’admirateurs qui se recrutent dans toutes les franges de la société tant et si bien qu’il a su allié dès son baptême de feu l’authenticité à la modernité, la sensibilité et la beauté à la magie du texte enluminé, quelques fois même engagé. Le retour de celui qui fut qualifié, tour à tour, au début de sa carrière, de « diamant de la chanson kabyle » par Medjahed Hamid lors de son passage dans l’émission culte « Les chanteurs de demain » et de « l’un des artiste les plus prometteurs de la chanson kabyle » par la légende Matoub Lounès, ne manquera pas de réjouir son public et tous les passionnés de la chanson sentimentale par excellence même si, petite bémol que d’aucuns auront à soulever, la tristesse et la mélancolie traversent de bout en bout les six titres de l’album. Cela, gageons-le, n’enlève rien à la subtilité de l’œuvre et à la qualité artistique de « Etsu-ts » ; un véritable cadeau d’un cœur d’artiste à tous ceux qui auront la chance de l’apprécier.

Composé de six chansons à texte, le nouveau produit de Lani marque une fidélité à son style si particulier, s’inscrivant ainsi dans la continuité. Sa mélodie variant entre grisaille et tendresse, s’exécute dans un univers qui empreinte au moderne, au flamenco, allant jusqu’à puiser dans le targui et le gnawi, le tout embourré dans le chaâbi et le folklore kabyle donnant ainsi naissance à un style « Lani » qui n’est semblable à nul autre. Rester soi-même et éviter d’être tenté par le cri des sirènes de l’imitation en vogue, semble être la devise du jeune rossignol du Djurdjura. N’est-ce pas cette authenticité, ce timbre bien à lui qui lui ouvrent grands les cratères de sa poésie et de son inspiration musicale pour nous offrir le meilleur de lui-même et des œuvres qui marqueront (déjà !) à jamais des générations entières qui ont succombé et qui succomberont au charme et à la beauté de ses créations ; véritables torrents de sensibilité, perpétuelles invitations au rêve et autant d’hymnes à l’amour dans toutes ses dimensions.

« Nemxalaf » (Nous sommes incompatibles). Le premier titre est un texte dissuasif et triste qui met en relief un amour impossible entre deux êtres rangés par la passion mais antithétiques. S’adressant à elle dans une langue simple, d’une émotivité exubérante et d’un discernement qui contraste avec l’entêtement mutuel à s’accrocher malgré tout, à un amour voué aux gémonies avec les conséquences abyssales et traumatisantes qui ne manqueront pas d’affecter durement les deux cœurs isolés l’un de l’autre :

Xas akka dgha nemyussan / Nous nous connaissons si bien
Xzer ddeqs i d-nelha / Que de chemin parcouru
Muqel amek igh-bdan wussan / Vois comment le temps est contre nous
Ur yi-d-thsahed ur m-ed-ssahegh / Nul d’entre nous, n’est pour l’autre
Nbeddel tafat s-tlam / Nous avons bradé la clarté
Th’hesled ula d nek hesslegh / Accablés, nous le sommes dans l’isolement
Neghreq nedda di lemnam / sombrés et charriés dans l’illusion
Ur tukid ur d-edduqsegh / inconsciente quand je suis assommé.

Se tournant aussitôt vers celle qui est pour lui « la vie et l’aurore », le poète la met sur un piédestal dans « Seds-iyi-d » (Console-moi) en la suppliant de lui permettre de jouir de la plénitude de sa passion que répercute admirablement le saxo, mis à contribution pour donner la réplique à la mendole et aux gémissements du violon. Une orchestration qui illustre parfaitement l’identité du style où le souci de fusionner l’authentique et le contemporain est parlant :

Seds-iyi-d / Console-moi
Ad yezhu wul iw / Mon cœur a besoin de répit
Ad yegh lâemri-w / Mon âme de lumière
Ad immager talwit / Pour discerner la paix
Sihnen tamughli bbwallen iw / Adoucis mon regard
Ad yehlu yezri-w / Assèche mes larmes
Ad ifarez ddunit (…) / Reprendre goût à la vie
Ah, tsxilem fehm-it / Je t’en prie, comprend-le
Win i kem-ihemlen / Celui qui t’aime
D kem i d ddunit / Tu es sa vie
D kem i ts-tsafejrit / Tu es son aurore
Sed’hu-yi tsxilem / Console-moi…

Avec « Etsu-ts » (Oublie-la), bien que le thème renvoie plutôt aux reproches proclamées à l’adresse d’une âme jugée trop légère car n’étant guidée que par la perspective de l’assouvissement de ses propres plaisirs, reléguant au dernier plan l’image et les valeurs de l’être, le rythme s’empresse sans perdre de son chagrin et de sa sensibilité. En somme, c’est un fuseau de finesse qui semble enclencher chez l’auteur un processus de réviviscence qui ne dit pas son nom :

A lxater iw etsu-ts / Ô mon âme, oublie-la
M’ulac tessâeb tagara / L’issue en sera pénible
Aqli am umehbus / Tel un prisonnier
Felli teghleq tibbura / Elle m’enfonce dans ses geôles
Hulfegh i ldjehd iw yenqes / Le sol se dérobe sous mes pieds
Sligh i wul m’id-yenna / Et mon cœur m’interpellant :
Snesla icudden seghres / Brise ces chaînes exténuantes
Ddunit leâmer win turdja / Le temps est un cours qui n’attend point

«  Ayen id-yeqqimen » (illusions) est une déception qui rend compte des espoirs et des promesses de jeunesse qui se sont avérés semblables à ces objets qu’on accroche au mur comme des reliques d’une époque révolue. Les yeux scintillants de félicité et le regard rêvassant d’osmose et de bien-être ne voient au final que le revers du décor dans son aspect sobre, chimérique mais, hélas, bien réel…

Ddem ayen i d-yeqqimen / Achève ce qui subsiste
Di ssura ibedden am lexyal / Dans ce corps spectral
Macci dayen id-nessarem / Ce n’est guère vers nos aspirations
I gher i gh-ed-yed’hem lhal / que le temps nous a chaviré.

Puisant dans la pure tradition chaâbi, « urdjigh ass nni » (La longue attente) s’annonce avec un prologue en istikhbar avant de céder le champs à un texte chargé d’inclination et de tristesse, décrivant la longue attente d’un bonheur et d’un affranchissement qui semblent se résigner dans le plaisir de rendre l’expectative encore plus étendue et son terme encore plus aléatoire.

Enfin, l’album s’achève sur une note flamenco-chaâbi moins égotiste mais tout autant passionnée et passionnante où il est question de « Tamurt usigna », un pays embrumé de sa jeunesse abusée et d’une quête obstinée de la voie vers la liberté et la délivrance. L’auteur convoque la sagesse et l’interpelle sur ces questions qui taraudent les esprits et vide le peuple de sa substance ; hypothéquant ainsi l’espoir d’une éclaircie tributaire, selon le poète, de cette espérance.

C’est dire tout l’intérêt que revêt ce nouveau produit de Lani Rabah qui, au-delà de sa voix envoûtante qui ne laisse personne indifférent, constitue une renaissance de l’artiste qui revient plus affranchi, maîtrisant plus que jamais son art et dégageant une quiétude grandeur nature. Il est probablement l’un des artistes les plus prolifiques de l’heure, il n’a que 34 ans et c’est déjà l’une des étoiles qui illuminent notre ciel par des œuvres tendant constamment vers la perfection comme il vient de le montrer avec « Etsu-ts », une œuvre qui s’apprécie, qui se déguste et qui invite à la transcendance.

Allas Di Tlelli

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