Le 25 février 1989 décédait Mouloud Mammeri

Mouloud Mammeri nous a quittés, il y a 25 ans, dans un très suspect accident de voiture. Mouloud Mammeri était directeur du Centre national de recherche préhistorique, anthropologique et historique à l’université d’Alger. Il était aussi écrivain, et linguiste.

Mouloud Mammeri dont le souci majeur était de sauver la culture kabyle d’une terrible menace : celle de l’oubli, naquit le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, un petit village de Kabylie. Il grandit dans la compagnie des amousnaw dont il devint un admirateur fervent et nostalgique. Ses études primaires, secondaires et supérieures (au village natal, au Maroc puis à Alger et à Paris où il passe avec succès le concours de professorat de lettres classiques) sont pour lui de multiples occasions de rencontrer, par la médiation de la langue française, un monde qui le choque d’abord car il lui est linguistiquement et culturellement étranger (expérience de l’école primaire), le séduit ensuite. Il connut l’exil (refuge au Maroc) pour échapper à la répression coloniale, fut tour à tour professeur de l’enseignement secondaire et supérieur, directeur du Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnologiques du Musée du Bardo à Alger, premier président de l’Union des Ecrivains Algériens, écrivain et chercheur. Il trouva brutalement la mort le 25 février 1989 au volant de sa voiture près de Aïn Defla, un arbre lui serait tombé dessus, alors qu’il rentrait d’une conférence donnée au Maroc.

Mammeri, anthropologue, s’intéressa surtout à la littérature orale berbère ; il édita ainsi Les Isefra, poèmes de Si Mohand (1969) et L’Ahellil du Gourara (1986). Écrivain, il publia quatre romans : La colline oubliée (1952), Le sommeil du juste (1955), L’Opium et le Bâton (1965) et La traversée (1982), deux pièces de théâtre, La mort absurde des Aztèques (1973), Le Foehn (1982), un essai, Le Banquet (1973), deux recueils de contes, Machaho et Tellem chaho ! Contes berbères de Kabylie (1980) et La cité du soleil (1987).

Chaque roman est une étape du peuple kabyle.

Mammeri, à l’évidence, puise son inspiration dans son oeuvre d’anthropologue natif. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire l’un après l’autre L’ahellil du Gourara et La traversée : La forme romanesque, par la rigueur de sa construction et les bonheurs de son style, donne une dimension épique et tragique à cette profondeur anthropologique.

Homme aux nombreuses facettes, Mammeri est l’un des fondateurs de la littérature nord africaine d’expression française. Ses oeuvres sont des classiques et pas seulement dans les pays de langue française. Son oeuvre est un des sujets privilégiés de la recherche universitaire sur la littérature francophone non française. Elle a fait l’objet de nombreuses études et publications.

Mammeri, porte-drapeau d’une culture qu’il a contribué à faire découvrir sur la scène internationale. Il a su maintenir intacte ses racines et l’attachement à sa culture alors qu’il avait subi, à travers la scolarisation française, l’immersion dans un monde, dans une langue qui n’était pas la sienne. Le miracle a été que ce monde nouveau pour lui au lieu d’engendrer le reniement de ses origines a provoqué une prise de conscience de la valeur universelle de la culture dont il était issu.

On pourra dire que les Isefra (1969) et les Poèmes kabyles anciens (1980) de Mammeri sont la quintessence de la kabylité. Deux livres qui résument toute une société, son histoire, ses valeurs, ses aspirations et son quotidien.

Mammeri, en s’attachant à retrouver et à restituer le texte berbère, connaissait les dépositaires les plus sûrs du patrimoine littéraire kabyle. Ils ont été sa source permanente. Et puis, le magnifique corpus de poèmes rassemblés est également servi par une traduction, oeuvre elle-même d’un vrai poète, dans les deux langues qu’il mettait côte à côte. De là vient la puissance de ces livres à deux publics simultanés, le kabyle et l’universel. A la fois, ils réactualisent et fixent pour les Kabyles un patrimoine d’une densité exceptionnelle, le message profond et permanent des aïeux, et ils portent en même temps à la connaissance universelle le témoignage et le chant d’un peuple.

Spécialiste de culture kabyle d’abord et surtout, mais aussi des autres groupes berbérophones : du Maroc central qu’il avait connu de l’intérieur, des Touaregs de l’Ahaggar, du Gourara… rien de ce qui était berbère ne lui était étranger ; Mammeri connaissait, appréciait et savait faire partager les finesses des diverses traditions de la berbéritude. Mammeri était aussi un anthropologue, fin connaisseur et observateur de sa société ; tous ses ouvrages de poésie berbère sont accompagnés d’une présentation conséquente du contexte social et culturel qui a produit ces oeuvres. Ses synthèses introductives, aux poèmes de Si Mohand, à la poésie kabyle ancienne, à l’Ahellil du Gourara ont fait date parmi la jeunesse à laquelle elles apportaient un guide condensé et accessible, dans un univers où la source écrite est rare et souvent d’accès difficile.

L’action scientifique

Mammeri, artisan de la langue qui nous aura laissé la première grammaire kabyle écrite en berbère (Tajerrumt, 1976) et qui aura initié, encouragé et dirigé une bonne partie du travail de modernisation linguistique (notamment lexicale) mené à bien à partir du début des années 70, notamment l’Amawal, glossaire anonyme (Paris, Imedyazen, 1980) de termes néologiques modernes et techniques qui est, pour l’essentiel, son oeuvre : il l’a élaboré avec un petit groupe d’étudiants Kabyles qui constituaient son entourage au CRAPE, entre 1970 et 1975. On y reconnaît d’ailleurs immédiatement sa patte, dans certains de ses choix, dans le recours prioritaire aux dialectes berbères du Maroc (tachelhit) et surtout au touareg Ahaggar qu’il connaissait bien puisqu’il avait collaboré avec Jean-Marie Cortade à l’élaboration de l’index inverse (français/touareg) du Dictionnaire touareg de Charles de Foucauld.

Mouloud Mammeri a également dirigé deux périodiques scientifiques :
Libyca  : revue annuelle du Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques (Alger), institution dont il a été directeur de 1969 à 1980.

Awal – Cahiers d’études berbères : revue annuelle publiée par la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) et le Centre d’Études et de Recherches Amazigh (CERAM), association fondée à Paris en 1984 par Mouloud Mammeri et hébergée par la MSH.

Mammeri, c’était le pédagogue de la langue et de la culture berbères, surtout pendant la période héroïque de son cours à l’Université d’Alger, de 1965 à 1972. Cours discret à ses débuts. Puis ce fut l’affluence, les dizaines, la centaine. Son cours hebdomadaire était devenu pour les jeunes Kabyles un pèlerinage, un lieu où l’on vient apprendre un peu de la sagesse du maître, mais aussi un lieu de communion, un lieu où se tissent des réseaux, des projets, où se construit l’avenir. Soyons clair : Mammeri n’était pas un chef, ni un organisateur ; il ne tirait aucune ficelle, ni ne distribuait des tâches à des adeptes. Il détestait même que l’on tentât de lui faire jouer un tel rôle. Son impact social, son intervention dans la cristallisation de la mouvance berbère, il les devait avant tout à son rayonnement, à sa présence constante, sur la longue durée ; à sa position de détenteur et de témoin d’un savoir, toujours prêt à recevoir, à écouter, à répéter le message de la berbérité à une jeunesse avide de l’entendre. D’autant que Mammeri était un homme d’un abord facile, toujours affable.

Toute l’oeuvre et l’action berbérisantes de Mammeri furent celles d’un grand poète de résistance. Une résistance tranquille, faite de présence et de sagesse. Jamais d’agression, de violence ou de haine.
Pour les berbérophones, Mammeri restera le maillon essentiel dans une chaîne de transmission, le témoin d’élite de la culture et de la langue, au milieu de la marée montante d’un arabo-islamisme exclusif, violemment hostile à la berbérité dont la mise à mort était ouvertement programmée. Homme d’idées, chantre d’une culture, il aura eu, avant de mourir, ce rare bonheur de constater que les jeunes générations ont, massivement, repris le flambeau.

1 Commentaire

  1. Mouloud Mameri n’est pas décédé mais assassiné par le pouvoir colonial arabo-baathiste qui lui reprochait le réveil du monde Amazigh (ou plus exactement le monde Tamhu qui va des îles Canaries au Sinaï en Egypte en passant par l’oasis de Siwa).
    Mameri était était le seul phare de la culture et civilisation Berbère qui dépasse largement le cadre algérien. Mouloud Mamerie à lui seul représentait toute l’Afrique du Nord ou le monde Amazigh, alors que le pouvoir algérien lige (sous contrôle de la France et de l’Egypte) ne représentait rien du tout hormis quelque bédouins arabo-islamistes.

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