Le Kabyle selon Aït-Menguellat

Le cas Ait Menguellet

Le cas de Lounis Ait Menguellat est troublant. Il est vrai qu’il a donné beaucoup à la culture kabyle. Il en a été un de piliers. Il n’y a pas de doute qu’il aime la culture kabyle. Mais tous les observateurs kabyles relèvent ce décalage entre l’homme et son œuvre. Dans l’imaginaire Ait Menguellat, la culture kabyle est un champ d’expression, un terreau qui alimente sa poésie et ses mélodies.

Cette culture est totalement dissociée de la composante humaine et du territoire kabyle. Aux yeux de Lounis, les kabyles ne constituent pas une entité politique et « tamurt » qu’il chante n’est pas un territoire administrable, à mettre en valeur. Ait Menguellat connait et reconnait le kabyle, cet homme rude, courageux, droit, stoïque, travailleur etc.
Il connait le kabyle dans sa vie quotidienne, dans les vicissitudes de sa vie, dans ses douleurs, ses joies, sa bêtise et son héroïsme. Mais il ne reconnait aucune destinée aux kabyles, en tant que peuple, aucune dimension politique positive ne lui est reconnue. Les kabyles de Lounis Ait Menguellat sont des sortes de « bons sauvages » éparpillés sur ces montagnes, s’aimant parfois, se haissant souvent, se trahissant toujours les uns les autres. La kabylie de Ait Menguellat c’est tamurt. Dans la langue kabyle d’aujourd’hui, tamurt veut dire « pays » mais uniquement dans le cas d’un état étranger ou dans le cas de l’Algérie (tamurt l-dzayer).

Dans le cas de la Kabylie, tamurt leqvayel désigne la terre kabyle (personnellement, je traduis par pays kabyle). D’une façon générale, tamurt désigne la terre. Un kabyle qui achéte un terrain agricole, on dit de lui : yu& tamurt (il a acheté de la terre, ou un terrain). Chez Ait Menguellat, tamurt veut dire aussi « la terre kabyle » au sens de contrée. Dans la poésie d’Ait Menguellat, l’homme kabyle est un épiphénomène algérien. Il représente un peu « el Aarab » décrits par Ibn Khaldoun, mais dans un mélange de qualités et de défauts savamment dosé. Les positions politiques actuelles de Lounis Ait Menguellat ont été annoncées dans plusieurs de ses chansons (amjahed, ay aqvayli…). Tout en aimant et défendant la culture kabyle, Ait Menguellat n’a pas cessé de prendre ses distances avec les Kabyles. « Sa culture kabyle » n’est pas celle de tous les autres Kabyles. La sienne serait belle, riche, pure, raffinée et intelligente, mais celle des Kabyles est rustre, mesquine, faite de tromperies, de trahisons, de chicanes et d’ignorance (ettes ettes). On dirait la pensée du « marabout éclairé ». Beaucoup de ses chansons ne sont que raillerie des siens, mépris, accusations, jugements et condamnations. Contrairement à ce que l’on pense, même les chansons les plus engagées, les plus avant-gardistes de Lounis n’ont eu aucun impact sur la culture populaire kabyle. Certaines chansons sont de vrais chef-d’œuvre de militantisme. Chantées par un autre, ces poèmes et ces mélodies auraient eu toutes les chances de devenir des hymnes kabyles. Mais curieusement, elles ont laissé les jeunes et les militants kabyles de glace. Je pense que cela est dû au fait que ces chefs d’œuvres sont noyés dans un bain globalement négatif.

Ce bain est une sorte de voile qui recouvre le meilleur de l’œuvre de l’artiste. Le premier constituant de ce bain est cette impression que la poésie et la musique de Lounis ne s’adressent pas aux Kabyles. On croirait que Lounis chante et parle des Kabyles, de la culture kabyle et de la Kabylie à D’AUTRES. Sachant que le peuple kabyle est le seul au monde à s’exprimer en kabyle, les gens pensent réellement que « ce type est zinzin » et qu’il est hors du temps et de l’espace. Ce que les journalistes appellent de la « réserve » n’est pas perçu comme tel par la population kabyle. J’ai eu ce sentiment assez souvent quand j’étais jeune : Ait Menguellat est un très bon ciseleur de mots, un bon poète si l’on s’en tient à la « technique ». Mais l’homme est inadapté à la réalité. Non seulement il ne peut être appréhendé dans la réalité du monde kabyle, mais en plus, il n’a aucune emprise ni aucun impact sur la réalité kabyle. En un mot, Ait Menguellat n’a guère contribué à une quelconque prise de conscience culturelle ou identitaire, non faute d’avoir essayé, mais faute d’avoir su établir le contact avec les siens. Idir et Matoub ont fait mieux. C’est bien beau de faire quelque chose pour la culture kabyle, mais il est mieux d’amener le maximum de Kabyles à faire quelque chose pour leur culture, leur langue et leur identité en général. Dans l’urgence de la situation et dans cette solitude du peuple kabyle, il ne s’agit pas de se soucier de l’esthétique et de la rime avant tout, mais de mettre des talents au service d’une cause. Si l’artiste peut faire les deux, alors c’est la totale ! Il existe la culture d’urgence chez tous les peuples. Matoub ne faisait que de la chanson d’urgence et la plupart des écrivains d’expression amazighe font de la littérature d’urgence.

Lounis était quand même d’une autre trempe. Il aurait eu droit à la dérogation spéciale des Kabyles, l’autorisant à résider dans sa tour d’ivoire et chanter ce qu’il veut. Il aurait été un grand homme et un vrai poète s’il s’était contenté d’évoluer au dessus de la réalité kabyle. Il aurait sans doute crée « un genre d’artiste kabyle ». Mais l’albatros à eu la très très mauvaise idée de se poser au sol. Il ne cesse de se ridiculiser à chacun de ses pas maladroit. Il n’a aucune défense contre la réalité des choses. Il est mis en pièces par les prédateurs terrestres (Bouteflika et ses sous-fifres). Sur le sol ferme mais plein d’embuches, l’albatros a besoin d’appuis. mais ses éventuels appuis ne sont pas dans la direction où il avance. Il a beau déployer ses grandes ailes, elles ne lui servent à rien. Dans la vrai vie, dans cette réalité sans pitié, les seuls soutiens qu’il peut avoir sont les siens. Et les siens, il ne les reconnait pas. Il va même à leur encontre. Ait menguellat n’a finalement construit qu’un château de sable. La vague rugissante l’a emporté d’un seul coup. Adieu L’artiste ! Nous ne pouvons rien pour toi. Mais nous avons encore quelques unes de tes meilleures pièces. Je ne te dirais pas bonne chance car tu n’as aucune chance. AUCUNE ! « ILS » se sont dits : « les Kabyles n’auront pas un autre grand homme ». Celui là est à notre portée, nous le passerons à la moulinette ». Ce qui fut fait.

L’albatros tente de survivre en battant piteusement des ailes. Mais le ciel lui est interdit. Il rampera jusqu’à la fin. Le magicien (a sehhar) lui a fait endosser le costume de collabo. L’artiste en prend de plus en plus conscience et s’enfonce à chacune de ses « sorties justificatives ». Il finira par assumer et il nous cracherait à la figure.

par Arilès

2 Commentaires

    • Merci Arilès pour votre excellent article sur ce chanteur ,qui a fini par trahir son oeuvre et tous ceux qui avaient cru en lui ,je parle des Kabyles naturellement . C’est un vrai désastre et il est devenu une épave pour ne pas dire un mort vivant et si loin du peuple kabyle qui lui veut devenir libre et indépendant .

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