Le Midnight Express Tunis-Sfax

Nous devions partir de Tunis à Sfax. Mais comment faire les 300 kilomètres qui séparent les deux villes, sachant qu’en raison des troubles en Libye, la desserte par Avion Tunis-Sfax-Tripoli a été suspendue.

Sonia qui est la fille du pays, voulait qu’on prenne un  » louage », un taxi collectif. Moi, presque enfant du pays mais un peu plus rêveur j’ai proposé le train.
La fille du pays ne voulait pas en entendre parler. A la terrasse d’un café à ras Djebel je lui ai raconté le voyage idyllique que j’avais fait en 2006 entre Tunis et Kerkennah. J’avais pris place à bord d’un train spacieux et lumineux, bondé de germanopratins, locaux et importés, durant tout le voyage une hôtesse, arrachée des vitrines de l’office tunisien du tourisme nous a servi force guirlandes de jasmin et verres de limonade. Mieux, à chaque halte, un agent, souriant, nous offrait un exemplaire de Jeune Afrique, le blog intime de Ben Ali.
Le train était arrivé à l’heure à Sfax et j’avais pris le bateau pour les îles Kerkennah, l’un des rares endroits de Tunisie épargné par les désastres des constructions touristiques.

Sonia épatée par ce récit, je me suis jeté sur mon ordinateur et à ma grande surprise j’ai vu que la Société tunisienne des Chemins de fer avait un portail digne de la SNCF et proposait même des achats de billets en ligne. Bon seigneur, j’ai pris les nôtres en première classe. Il faut bien aider la Tunisie. Je me suis dit que ceux qui continuent à classer ce magnifique pays parmi ceux du tiers monde ne sont que de misérables mesquins.

Le train était prévu à 18 heures, hier et devait arriver à Sfax à 21h 30.
Sur le quai numéro quatre, il y avait foule. Des cohortes d’enfants, de mendiants, de nécessiteux, et des foules de femmes niqabées, jilbabées, voilées, hijabées, de la tête jusqu’aux pieds, et gantées de la racine des cheveux jusqu’au bout des ongles, trainant une marmaille d’enfants en tee-shirt bariolés et tongs multicolores.

Le ciel de Tunis est en feu. Nous sommes en nage et l’air a disparu.
Aux alentours de 18 heures, un nuage de poussière et de sable a couvert la voie 4, du Tunis- Sfax. Et quand il s’est dissipé nous avons vu, une locomotive médiévale, cacochyme, crachant du mazout sur les rails. Et la foule prend alors d’assaut les voitures pour monter empêchant la foule qui s’y trouvait d’en descendre. Après palabres et invocations du nom du prophète, nous avons réussi à monter à bord, en première. Toujours victime de mon romantisme je m’attendais à être accueilli par la même hôtesse, filiforme et callipyge que j’avais connue en 2006 mais là le spectacle dépassait toute attente.

Le wagon de première ressemble à un local du Hamas après le passage de F16. Les vitres sont explosées par des jets de pierre, les portes bagages sont recouverts de bouteilles de plastique, les sièges verts sont en lambeaux et aux pieds des tas d’ordures. Dans l’allée centrale courent des cafards adipeux. Entre les wagons, les soufflets en caoutchouc ont été dévorés par je ne sais qui et donnent sur la voie.
Quelqu’un me bouscule, je me retourne, c’est un aveugle qui guide un autre aveugle vers la seconde classe parce qu’il s’était trompé de siège.

Je me suis rappelé d’un voyage entre Louksor et Assouan le lendemain de la révolution. Il n’avait personne dans la vallée des rois et j’avais beaucoup ri en voyant les cheminots égyptiens attacher un wagon à l’autre avec des cordes.

Le « train » reste à quai. Les gens continuent à affluer à 19 heures.
Au fait « — va-il réellement à Sfax ? », tout le monde me répond : « — in challah »
« — et s’il ne va pas à Sfax ?
— il ira à Tabarka et c’est plus beau que Sfax » me rassurent d’autres.

Vers 19 heures, le train s’ébranle. Je renonce à mon rêve. Passe alors un contrôleur qui prend pitié de nous en nous voyant assis dans amoncellement de papier chocolat, de bouteilles en plastique et d’épluchures de cacahuètes.
« — C’est pas grave, il revient sale de Tozeur, donc on le renvoie comme il est venu. »

Alors là, on lui demande s’il n’existe pas un autre wagon plus propre et là le contrôleur nous révèle un miracle tunisien « mieux que la première, il existe la classe confort, il suffit de payer un supplément de 18 dinars pour y accéder. » On paie sans négocier, on se fraye un chemin à travers l’allée encombrée, et enfin on accède à un autre wagon, avec des sièges en velours vert, plus larges et plus déchirés, les mêmes bouteilles, les mêmes ordures, les mêmes vitres explosées et une chaleur étouffante, seulement dans la classe confort les cafards sont plus gros.
Le train démarre avec une heure et demie de retard. Les portes claquent, les enfants pleurent, les cafards dansent, la porte des toilettes s’ouvre et se referme à chaque secousse et laisse échapper une odeur pestilentielle. La nuit tombe le train avance à reculons et les wagons sont plongés dans l’obscurité. Je lève la tête et je vois que tous les plafonniers ont été arrachés. Nous voyageons dans le noir. Nous sommes dans cet enfer depuis plus de quatre heures. Devant nous une dame, sans voile, l’une des rares, tente de rassurer sa fille qui pleure dans le noir.
« — C’est rien ma fille, on va voir papa, il nous attend
— Mais j’ai peur du noir, maman, j’ai peur du noir, pourquoi on est dans le noir en Tunisie
— On est dans un tunnel ; ma fille, c’est un tunnel
— Comme quand on a pris le train pour aller à Londres maman ?
— Tout à fait, ma fille c’est comme l’Eurostar
— Et on passe sous la mer pour aller à Sfax maman ?
— Oui, ma fille, on passe sous la mer et le tunnel de Sfax est plus grand que celui de Londres. »

Mohamed Kacimi, Sfax 11 août 2014

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*