Le mythe contemporain d’Œdipe

La psychanalyse est en quelque sorte l’intériorité de la psychologie. Elle permet théoriquement d’avoir accès à l’âme et à son langage. Il est bien connu que certains individus prennent un malin plaisir à prononcer le mot arabe dans chacune de leurs phrases en présence d’un Kabyle (technique de soumission par effacement). Ils y prennent du plaisir, car ils voient une insulte à notre égard. Les rouages de la psychanalyse permettent alors de comprendre qu’en voulant nous insulter d’être des Arabes, ils s’insultent eux-mêmes d’être des Arabes. Leur conscience n’y voit rien, mais l’inconscient ne ment pas. Vicieux et hystérique est le cercle : plus ils nous insultent, plus ils s’insultent. Vous vous dites maintenant ’’Comment n’y ai-je jamais pensé ?’’. Figurez-vous que je m’étais posé la même question, et à défaut de pouvoir être parfait, il est toujours possible d’être plus que parfait.

Le terme bâtard a plusieurs sens, du plus injurieux au plus psychanalytique : baguette petite et large, fils de p…, fils né d’une aventure amoureuse sans lendemain, fils adoptif, fils né d’une relation de concubinage, fils né de parents qui n’étaient pas encore mariés, fils né d’un couple adultérin, fils né d’un couple issu de deux ethnies différentes, fils né d’un couple issu de deux races différentes, fils né d’un couple issu de deux religions différentes, fils né d’un mariage qui n’est pas reconnu par la loi… etc. Le terme bâtard est plutôt vague, mais dans toutes ces définitions sauf la première éventuellement, il y aurait l’idée que l’enfant, garçon ou fille, n’a pas été voulu selon le cadre de la loi ancestrale censée assurer la pérennité du peuple, ce qui n’empêche pas que cet enfant ait pu être voulu par amour ou par quelque chose qui se veut être de l’amour.

Dans la psychanalyse selon moi, un bâtard spirituel serait un enfant qui a grandi sans père ; ou bien plus souvent avec un père qui n’a pas parfaitement assumé sa fonction paternelle. Oui mais qui est ce père parfait ? Sous cet angle de vue, serions-nous tous plus ou moins des bâtards ? Si j’admets que nul n’est parfait, alors oui, quand nous parlons ou agissons comme des bâtards, c’est parce que nous avons tous, sans exception, un peu de bâtardise spirituelle en nous. Comme le cancer, certaines bâtardises sont guérissables, mais certainement pas toutes. Tout dépend du degré d’avancement de la bâtardise, physique, mais surtout spirituelle. En résumé et à condition de ne pas être soi-même un bâtard ayant dépassé le stade incurable, pas besoin de s’engager dans un tunnel intellectuel circulaire pour deviner qui est bâtard, il suffit de deviner qui se comporte et/ou parle comme un bâtard.

Remarquez que bâtard se prononce batar. Enlevez alors la lettre T, et vous obtiendrez l’anagramme d’une sonorité qui n’est pas peu connue. J’aimerais maintenant vous présenter un beau bâtard mythologique.

La reine Jocaste attend un enfant. Son mari Laïos, roi de Thèbes, s’enquiert auprès des dieux de ce qui va survenir. La réponse de l’oracle est terrible : l’enfant tuera son père et épousera sa mère. Le roi décide de modifier ce destin. Il ordonne que son garçon nouveau-né soit abandonné aux bêtes sauvages. Le serviteur chargé de cette besogne prend en pitié le beau bébé et le confie à des bergers qui l’amènent à leur maître Polybos, dont la femme désespère justement d’avoir un héritier. Polybos donne le nom Œdipe au bébé et l’élève comme son propre fils. Des années passent. Pendant une querelle, Œdipe apprend qu’il est un enfant adopté. Il part demander la vérité à la Pythie de Delphes. Elle lui conseille de ne pas retourner dans son pays natal sous peine de tuer son père et d’épouser sa mère. Malgré cet avertissement, Œdipe décide de quitter sa famille adoptive. En marche vers son funeste destin, un homme sur un char lui ordonne un peu trop impérieusement de s’écarter de son chemin. Œdipe se laisse vite gagner par la colère et le tue sans le reconnaître. Cet homme est son père Laïos, roi de Thèbes. Le parricide rencontre ensuite le sphinx, lion à tête de femme et gardien des portes de Thèbes. Ce monstre lui propose l’énigme suivante : « quel est l’animal qui marche à quatre pattes le matin, à deux pattes à midi et à trois pattes le soir ? » Œdipe répond que c’est l’homme, qui au matin de sa vie marche à quatre pattes, va sur ses deux jambes à l’âge adulte et s’aide d’une canne pour soutenir sa vieillesse. Bonne réponse. Les habitants de Thèbes lui proposent de monter sur le trône vacant. Œdipe accepte et, sans le savoir, il épouse sa mère, la reine Jocaste. Ce nouveau couple royal vit dans le bonheur avec leurs enfants, mais toute bonne chose a une fin. Quinze ans plus tard, la peste ravage la ville. L’oracle ordonne d’expulser le meurtrier de Laïos afin de conjurer cette malédiction. Œdipe lance d’avance une terrible malédiction contre ce meurtrier inconnu, puis il finit par découvrir la vérité : il a tué son père, cet homme soi-disant impérieux devant qui il ne s’était pas écarté et, en montant sur le trône, il a épousé sa mère. Désespéré, il se crève les yeux. Sa mère n’accepte pas cette morbide réalité et se pend. Ainsi, Œdipe sans le vouloir a accompli la sinistre prophétie de la Pythie de Delphes. Le clairvoyant déchiffreur d’énigmes devient un monstre d’impureté. Il est déchu et doit quitter la ville qui l’avait fait roi.

Œdipe a grandi sans son père. D’un point de vue psychanalytique, il est un bâtard, bien qu’il soit né d’une union légitime et reconnu par la loi. Son mythe semble enseigner que certaines bâtardises sont irréversibles : qu’il soit prévenu du danger ou pas, le beau bâtard ne peut s’empêcher de convoiter le pouvoir de son père afin de devenir le petit roi efféminé de sa maman. Œdipe signifie « pied enflé ». Ce nom est à l’origine de l’expression française qui décrit une personne narcissique et exagérément fière d’une réussite passagère : « avoir les chevilles qui enflent ». Ceci explique parfois cela. Œdipe résume un destin qui ne peut être évité. Il a les pieds qui enflent, parce qu’il réfléchit avec ses orteils, et parce que sa tête est trop légère. En refusant d’écouter les conseils de la Pythie de Delphes, il a foncé tête baissée vers le parricide, puis il s’est crevé les yeux pour supporter la réalité de ce meurtre, comme d’autres refusent de voir la réalité en face, simplement parce qu’ils sont incapables de la supporter, étant trop douloureuse. Le tabou suit ce même principe d’aveuglement : je refuse même d’aborder l’idée d’aborder un sujet donné, car ce sujet est trop douloureux. Ainsi, comme l’affirme Sigmund Freud dans Totem et Tabou, il semblerait que derrière chaque tabou, il y aurait un complexe d’Œdipe extrêmement aigu.

Jacko

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire