Le Nescafé tunisien

Il est entendu que tous les hôtels du monde, toutes étoiles confondues, se foutent de la gueule du monde pour les petits déjeunes, facturés à des prix astronomiques. Je ne parle pas de la tristesse de ces grandes tables, nappées de satin saumon, sur lesquelles sont disposés des mini-croissants qui ont fondu à force de passage au micro-ondes, de fioles avec une larme de confiture d’abricot, des bassines de jus d’orange à base d’acide citrique et surtout ces futs qui servent du café américain presque translucide. J’ai la chance d’être hébergé depuis deux nuits dans un quatre étoiles non loin du Belvédère. En Tunisie les « étoiles » des établissements sont décernées selon le taux d’autosatisfaction des hôteliers. Je me souviens même d’être passé par un sept étoiles à Tozeur. Ce matin, matinal comme toujours, au moment de prendre mon café je tombe sur une machine grise, neuve, sophistiquée, proposant toutes sortes de café et sur laquelle était écrit en grand  » Nescafé » et la machine distribue un breuvage épais auquel je suis allergique depuis toujours. J’appelle la jeune serveuse pour exiger un  » vrai café ». Celle-ci élégante, habillée en tailleur rouge, chemise blanche et cravate noire, m’indique du doigt l’infernale machine :
— Monsieur, vous avez la machine sous vos yeux.
— Désolé, mademoiselle, ce n’est pas du café et sur la machine vous voyez bien en grand le logo Nescafé.
La jeune serveuse me regarde d’un air apitoyé :
— Cher Monsieur, je vois que vous ne maîtrisez pas l’arabe classique. Ness en arabe classique signifie « hommes », et c’est même dans le Coran « min chari Ness« . Ça veut dire que cette machine distribue du Ness Café c’est à dire un  » Homme café » et plus exactement  » Un café pour hommes ».
Terrassé par ce cours de lexicologie, je me suis précipité sur la machine, j’ai appuyé sur café long et me suis empressé de l’avaler et là j’ai senti enfin que j’étais un homme. Vive la Tunisie. Vive le Nescafé.

Mohamed Kacimi

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