Le projet d’autonomie de la Kabylie. Espoirs et doutes

L’espoir naissant

C’était un certain jour de 05 juin 2001 que l’appel à l’autonomie de la Kabylie a été lancé. Il fallait être présent ce jour là à la maison des droits de l’homme de Tizi ouzou pour témoigner de la solennité de l’instant, de l’émotion provoquée et de l’immense espoir qu’avait soulevés le surgissement, du mot autonomie de la Kabylie. Depuis il ne cesse de tonner dans les têtes. Et les montagnes ne cesseront de s’en faire l’écho, jusqu’à l’ultime but, celui de voir la Kabylie et son peuple, libres et autonomes.

Ainsi, les divergences de vue -portant plus sur la forme que sur le fond- entre les différentes personnalités que comptent la société kabyle, tant en Algérie que dans la diaspora ; ne pourront pas jeter le trouble ou le doute sur le sentiment d’adhésion de la quasi-totalité de la population kabyle à cette grande espérance de toujours. Il doit être acquis pour tous que le doute plane plutôt, sur la manière de mener ce combat, sur le profil de celles et ceux qui seront en charge de sa conduite et les conditions qui prévaudront pour en assurer le plein succès.

Cette initiative n’a été, ni un geste de folie, ni l’illumination ou un souffle, je ne sais de quel saint esprit. Ce fut et reste le cri d’un peuple opprimé, martyrisé et méprisé, des décennies durant, sur la terre de ses ancêtres. Il a été la conséquence de l’opération la plus meurtrière perpétrée contre la jeunesse kabyle, tout comme il (le cri) sera l’ « anza » de ces âmes fauchées à la fleur de l’âge, dont le seul tort est celui d’aimer la vie et d’aspirer à un mieux être sur la terre de leurs aïeux.

A tous ces jeunes tombés en 2001, il convient d’ajouter à cette triste liste de martyres, le nom d’une autre victime, non moins jeune, il s’agit de Amzyane Mehenni, première victime tombée pour cette noble cause. Comme eux il ne demandait rien d’autre que de vivre dignement dans sa Kabylie, reconnue et respectée.

Un rêve kabyle de tous les temps

Qui peut nier que ce rêve, porté et colporté à travers des siècles durant, habite l’esprit de chaque kabyle ? Ne vient-il pas nous visiter en nous titillant dans notre profond sommeil, histoire de nous maintenir éveillés et de nous rappeler à notre devoir de fidélité à l’égard de ce serment non écrit de nos aïeux ? Vint le printemps noire de 2001 pour sonner la fin de ce rêve espoir et nous enjoindre de sortir de cette léthargie qui nous a tant ensevelis. Nous avons cru alors, l’espace d’une courte période, que le signe indien est vaincu et que cet énième printemps a été le fossoyeur des démons qui hantent notre existence.

Quand vient le doute

Hélas, ce mélange d’espoir et de résignation est là pour nous rappeler la dure réalité des choses comme celle de notre condition. Une communauté que tout indique qu’elle est homogène, alors que dans les faits elle offre un visage creusé par les sillons de ses divisions, au point qu’il devient difficile d’unifier ses rangs disloqués et vaincus. Au contraire de cela, lorsqu’il s’agit de servir les autres, elle fait montre d’un génie étonnant et d’un enthousiasme décapant et délirant.

En le faisant ignore-t-elle, à ce point, qu’elle dessert sa propre cause alors que ceux, au service desquels elle se met, ne sont rien d’autres que ses propres fossoyeurs ?

Que de printemps avortés ! Combien en faudrait-il pour qu’en fin se lève le jour qui succèdera à cette longue nuit ancestrale couverte d’un noir épais qui obstrue notre horizon et nous empêche de voir au delà de nos pieds ?

Décidément, cette histoire d’autonomie ressemble à celle de ce verre à moitié plein ou à moitié vide. Sinon pour rester dans notre contexte kabyle, je dirai qu’elle est à l’image de cette chouette dont la légende rapporte qu’elle a une patte plus courte que l’autre. Ainsi, lorsque son regard se porte sur la plus élancée des deux, sa joie est immense, voire incommensurable et quand, maladroitement, celui-ci vire vers celle qui enlaidit sa silhouette et la déséquilibre, elle est noyée dans un océan de tristesse. Du coup la chouette qui évoque la beauté, se mue par ses chants plaintifs en hibou, dit oiseau de mauvais présage. En fait, nous sommes un peu tout cela.

Balancés que nous sommes entre un espoir né ce jour du 5 juin, et l’incertitude et les craintes que font planer sur nous nos rangs éparpillés du fait de nos sempiternelles querelles stériles, il devient ardu de se tracer une voie à suivre et de fixer l’horizon à atteindre. Nous sommes à l’image de cette pauvre chouette « vourourou ». D’un côté les sites Web, les initiatives qui « éclosent », les déclarations qui fusent de tous les côtés nous piègent et nous voilent notre réelle condition. Nous, nous laissons aller à rêvasser d’une autonomie toute proche et réelle. Comme dirait l’autre, nous prenons nos rêveries pour des réalités. Mais de l’autre, c’est-à-dire au contact du terrain, nous prenons conscience, de l’étendu et de la profondeur du vide pour espérer le combler de sitôt, tout comme de notre peur du lendemain devant les menaces qui nous guettent.

Trop de discours et très peu d’actes

Le verbe se conjugue avec l’action. C’est la forme active et le sujet est bien dans son rôle d’acteur dynamique. Quand cette dernière (la forme active) fait défaut ce même sujet subit l’action et du coup il devient le complément d’objet. Comme tel il s’abandonne à ce que d’autres lui imposent de faire. C’est l’inertie totale. Là nous entrons dans la forme passive.

Dans le virtuel (internent), le constat est plus encourageant. Le foisonnement de sites kabyles témoigne, à première vue, de l’engouement des kabyles pour ce projet. Pour un observateur non averti il ne peut être que surpris par le ton qui en est donné. Peu à peu, ces mêmes sites nous révèlent la lame de fond qui mine cette communauté, pourtant avide de justice et de reconnaissance de tout ce qui fonde son identité. A l’opposé des continents qui dérivent, de plus en plus, pour se rapprocher les uns des les autres impliquant les séismes que tout le monde constate ; les plaques tectoniques notre planète kabyle s’éloignent les unes des autres et les failles s’élargissent davantage, annihilant toutes velléités sismiques.

L’autonomie de la Kabylie est l’affaire de tous

Quand les kabyles prendront conscience de cette réalité il ne subsistera, alors, aucun doute quant à la réussite de ce projet que d’aucuns jugent salutaire pour notre peuple. Pour l’heure, cela ne semble ne pas être le cas.

Cinq ans après cet appel du 5 juin, le sursaut tant espéré tarde à se manifester. Et tels des spectateurs ébahis devant les événements qui défilent sous nos yeux, notre impuissance à agir sur le cours des choses est plus qu’avérée.

Au tout début de cet appel, nous avions sillonné les quatre coins de la Kabylie pour apporter la parole au plus près de nos citoyens. Nous avions, en effet, multiplié les rencontres et les conférences débats sur cette question du statut d’autonomie. Tout donnait à croire que l’adhésion, sinon par le corps au moins par l’esprit, était acquise à cette cause commune. Demeurait, néanmoins une inquiétude qui s’exprimait avec récurrence. Nombreux étaient ceux qui nous disaient que cette aspiration est bien la leur et qu’ils aimeraient bien nous suivre sur cette voie. Seulement, disaient-ils, rien ne nous garantit que vous n’allez pas nous abandonner en cours de route. Ici réside, donc, le nœud gordien de la question !

Pourquoi cette inquiétude et comment la dissiper ?

C’est faire injure à notre peuple que de le taxer d’amnésique ! Le fleuve de notre passé de kabyles, avec ce qu’il a charrié comme discorde, désunion et trahison, est là pour justifier un peu plus le scepticisme de nos populations quant à placer leur confiance dans ses élites. Chacune de celles-ci (élites), ne voyant que ses propres intérêts, elles ont mille fois failli à leur devoir d’éclaireur pour leur peuple.

La dernière trahison (un mot que je déteste) est celle du groupe de Laarach, qui pendant des mois rejetaient toute offre de négociation, avec le pouvoir d’Alger, qui ne s’inscrive pas dans le contexte de la plate forme d’Elkseur, qualifiée en ce temps là de scellée et non négociable. Et pourtant ce que tout le monde craignait finit par se produire. Tout compte fait les pseudos irréductibles du mouvement n’exerçaient leur surenchère sur le dos des honnêtes citoyens kabyles que pour mieux négocier la rançon la plus élevée pour, ensuite enclencher le processus final de dislocation des rangs de ce mouvement et de ce qui reste comme éléments sincères et intègres en son sein.

Est-il donc surprenant de constater ce divorce, de plus en plus, persistant entre les deux parties ?

Un seul remède : l’union

Tous ceux qui ont à cœur l’avenir de la Kabylie et de son peuple n’ont d’autre choix que celui de serrer les rangs. Quels qu’ils soient, le présent et l’avenir leur commandent d’imaginer des nouvelles voies à même de nous mener vers le but final.

C’est faire preuve de niaiserie ou d’inconscience que de penser qu’un seul mouvement ou courant d’idées, est à même de mener à son terme ce combat. Que l’on n’interprète pas ce qui vient d’être dit comme une offense à l’adresse de ceux qui militent à l’intérieur du MAK ou de sous estimer leur action et les sacrifices consentis par les uns et les autres.

L’engagement de Ferhat Mehenni et sa lutte sur tous les fronts en sont les témoins irréfutables de son combat. Personne ne peut oublier le prix, surtout celui du sang, que ce dernier à payer pour que triomphe notre cause. L’âme de Amzyane crie toujours justice !

Les plaies, les rancœurs, les haines et les trahisons accumulées ont semé la méfiance et la discorde au sein de la population kabyle. Il devient, par conséquent, illusoire pour un seul acteur fût-il Ferhat Mehenni- d’espérer recoller les morceaux. En revanche, celui-ci est, à mes yeux, la personnalité la mieux indiquée pour susciter une rencontre, la plus large possible, regroupant les représentants de tous les courants d’idées, de toutes les associations et des personnalités de la société civile, qui militent pour cette cause. Le cinquième anniversaire de l’appel de l’autonomie de la Kabylie est la meilleure occasion pour organiser un tel événement.

Un congrès pour un front uni pour une Kabylie libre et autonome

La désaffection des populations à l’égard de cette cause est la conséquence de l’incapacité du personnel politique kabyle de faire front pour la construction d’un quelconque projet commun pour l’avenir. Le culte de la personnalité, le zaïsme et la culture de la pensée unique, hérités des maîtres penseurs de l’école FLN, en sont les causes principales de ce fiasco.

La meilleure illustration de ce propos en est le multipartisme né des événements d’octobre 1988.

Toutes les formations politiques qui ont vu le jour, après ces événements, ont pour slogan commun la lutte contre la dictature et pour la liberté. Pourtant, dix huit ans après aucune des formations politiques n’a connu de changement à sa tête, sauf en cas de décès. Toutes les fois que les militants de ces formations aspirent à un changement au sommet, la sanction est, soit la purge soit la scission.

Pour les Kabyles le sort fait au défunt MCB, fractionné en trois clans, témoigne de cette guerre larvée que des chefs autoproclamés s’étaient livrés en ce temps là et continuent, sans cesse, de le faire. Ils démontrent par là qu’ils ne peuvent échapper à cette règle qui régit la pratique de l’action politique en Algérie, héritée de l’école de la pensée unique du FLN.

C’est avec cette pratique stalinienne que les Kabyles doivent rompre.

Un projet de société pour la Kabylie doit avoir pour substance la pratique du pouvoir au sein des assemblées des villages.

Existe-il un meilleur lieu d’exercice de la démocratie que ces assemblées que nous ancêtres nous avaient léguées ?

Fixer les contours de ce que doit être pouvoir et les conditions de sa pratique est le pari à réussir. Si nous sommes capables de nous mettre au diapason des idées que nous proclamons, à savoir liberté et démocratie, nous ne devrions pas avoir peur de subir l’épreuve des urnes. Désormais toute personne qui postulera à l’exercice de la moindre des responsabilités, elle le devra au choix libre, démocratique et transparents des populations. Si nous réussissons l’enracinement, à jamais, de cette règle dans notre pratique de la politique et du pouvoir, si nous divorçons d’avec l’esprit clanique, le triomphe de notre cause sera garanti.

Conclusion

Cette cause de l’autonomie de la Kabylie est, à la fois, un destin et un avenir pour notre peuple. Ne pas en prendre la mesure conduirait à hypothéquer, à jamais, le dernier atout que nous avons entre nos mains.

En être conscient signifie que nous sommes aptes et mûrs pour surmonter nos divergences et dépasser, chacun, notre ego afin de réussir un compromis historique qui sera synonyme de la fin de notre errance cauchemardesques.

Amen !

A Nat Zikki

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