Le souci majeur de Mouloud Mammeri : sauver sa culture de l’oubli

Mouloud Mammeri nous a quittés, il y a 25 ans, dans un très suspect accident de voiture.

Homme de lettres mondialement connu, traduit dans 11 langues, Mouloud Mammeri est l’écrivain kabyle, le plus occulté en Algérie. Son nom apparaît rarement et très furtivement dans la presse nationale. Aucun de ses quatre livres parus après Le banquet n’a fait l’objet d’un compte rendu dans les journaux algériens, si l’on excepte Révolution Africaine qui a consacré un article à La traversée… quatre ans après sa publication.

On pourrait envisager d’expliquer cette situation par le simple fait que Mouloud Mammeri est un de ces écrivains trop discrets pour venir assaillir les bureaux de rédaction. Mais il y a sans doute plus que cela. Alors que des hommages sont rendus (sous forme de colloque, de soirées commémoratives, de journées d’études, de publications) à certains auteurs, aucune instance, hormis la collection « classiques maghrébins » de l’office de publications universitaires, n’a jamais pensé à honorer ou seulement rappeler celui qui est le doyen des écrivains algériens et l’un des plus importants d’entre eux.

Pourquoi ce silence des médias autour d’un auteur aussi capital et aussi lu, pourquoi ce refus d’aborder de front un intellectuel qui ne manque pas d’intérêt, de discuter des idées et des œuvres de cet écrivain en dehors de certaines polémiques biaisées ? Si l’homme Mammeri est parfois jugé, l’écrivain est rarement commenté.

De tous les écrivains kabyles que la colonisation a contraints à l’exil, Mouloud Mammeri est le premier à regagner, dès l’indépendance, l’Algérie qu’il n’a plus quittée depuis. Premier président de l’union des écrivains algériens, il a connu une période de gloire « institutionnelle » où l’on a sollicité son point de vue dans les journaux, où il a vu le théâtre national algérien monter sa pièce Le Foehn, l’ONCIC, produire un film tiré de son roman l’opium et le bâton (en arabe !).

Puis retiré du halo des honneurs et des gratifications officielles, Mouloud Mammeri a mené une carrière d’écrivain et de chercheur caractérisé par une fidélité sereine à certaines idées et certains idéaux, une réflexion qui échappe aux conjonctures, une grande rigueur d’analyse, une honnêteté intellectuelle indéniable.

Essentiellement romancier mais également dramaturge, Mouloud Mammeri n’a pas produit une œuvre littéraire quantitativement important : 4 romans, 2 pièces de théâtre, 2 recueils de contes pour enfants en 34 ans. De tous les grands écrivains nord-africains qui ont débuté dans les années 50 c’est celui qui a le moins publié. Ceci s’explique sans doute par l’immense contribution qu’il a apportée sous forme de travaux anthropologiques, grammaticaux, linguistiques ou littéraires au domaine culturel berbère. Cette contribution est aussi déterminante que courageuse ; c’est l’une des plus importantes de ce siècle. Il n’y a pas de doute que cet investissement dans la recherche a grevé l’œuvre romanesque proprement dite de Mouloud Mammeri. Mais un autre point peut être retenu, cette fois plus sérieusement, à la charge de cette œuvre : son aspect quelque peu statique. Entre La colline oubliée [1] et La traversée [2], on ne décèle pas d’évolution notoire ou d’innovation au niveau de l’écriture. Même si Mouloud Mammeri n’est pas, à l’encontre de Kateb Yacine, l’homme d’une seule l’œuvre, on a l’impression que dès son premier livre (qui est sans doute l’un des plus beaux de la littérature nord-africaine), il avait déjà une idée mûre et précise de son style, de la forme et de la structure qui seraient assignées à toute son œuvre. Il serait un styliste traditionnel, pas un novateur ; il écrirait une langue léchée mais ni éclatée ni prospective, il ne se privera d’ailleurs jamais de rappeler sa dette à l’endroit de la littérature classique française ou universelle, son admiration pour Racine.

Ce qui retient donc dans l’œuvre de Mammeri, c’est une apparence de profondeur et de densité plus que d’innovation ou de creusement. Aucun livre du romancier ne donne l’impression d’un livre hâtif ou conjoncturel. On sent partout la conscience, l’application et le métier de l’écrivain qui n’écrit que lorsque la nécessité et la perfection sont toutes les deux au rendez-vous. S’il écrit parfois par devoir un livre, comme Le sommeil du juste, ne va-t-il pas dans ce sens là ? Il ne conçoit pas celui-ci coupé du plaisir, de la beauté et – pourrait-on dire – d’un regard vers la postérité.

Dans cet entretien avec Mouloud Mammeri, il nous a paru nécessaire d’adopter certains raccourcis. Nous n’avons pas affaire à un écrivain débutant dont œuvre et les projets peuvent être facilement cernés mais à un intellectuel polyvalent dont la carrière s’étend sur plus de trente ans. Il aurait été difficile de passer en revue, dans un cadre comme celui-ci, toutes les facettes de cette carrière qui méritent d’être discutées. Une sélection des points de débat s’est imposée à nous. Elle a, entre autres, privilégiée l’écrivain sur l’anthropologue. Notre souhait est, en effet, qu’on puisse enfin lire, en dehors de toute polémique extralittéraire, l’un des plus attachants de nos écrivains.

Mammeri, anthropologue, s’intéressa surtout à la littérature orale berbère ; il édita ainsi Les Isefra, poèmes de Si Mohand [3] et L’Ahellil du Gourara [4]. Écrivain, il publia quatre romans : La colline oubliée, Le sommeil du juste [5], L’Opium et le Bâton [6] et La traversée, deux pièces de théâtre, La mort absurde des Aztèques [7], Le Foehn [8], un essai, Le Banquet [9], deux recueils de contes, Machaho et Tellem chaho ! Contes berbères de Kabylie [10] et La cité du soleil [11].

Chaque roman est une étape du peuple kabyle

Mammeri, à l’évidence, puise son inspiration dans son œuvre d’anthropologue natif. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire l’un après l’autre L’ahellil du Gourara et La traversée : La forme romanesque, par la rigueur de sa construction et les bonheurs de son style, donne une dimension épique et tragique à cette profondeur anthropologique.Retour ligne automatique
Homme aux nombreuses facettes, Mammeri est l’un des fondateurs de la littérature nord africaine d’expression française. Ses œuvres sont des classiques et pas seulement dans les pays de langue française. Son œuvre est un des sujets privilégiés de la recherche universitaire sur la littérature francophone non française. Elle a fait l’objet de nombreuses études et publications.

Mammeri, porte-drapeau d’une culture qu’il a contribué à faire découvrir sur la scène internationale. Il a su maintenir intacte ses racines et l’attachement à sa culture alors qu’il avait subi, à travers la scolarisation française, l’immersion dans un monde, dans une langue qui n’était pas la sienne. Le miracle a été que ce monde nouveau pour lui au lieu d’engendrer le reniement de ses origines a provoqué une prise de conscience de la valeur universelle de la culture dont il était issu.

On pourra dire que les Isefra [12] et les Poèmes kabyles anciens [13] de Mammeri sont la quintessence de la kabylité. Deux livres qui résument toute une société, son histoire, ses valeurs, ses aspirations et son quotidien.

Mammeri, en s’attachant à retrouver et à restituer le texte kabyle, connaissait les dépositaires les plus sûrs du patrimoine littéraire kabyle. Ils ont été sa source permanente. Et puis, le magnifique corpus de poèmes rassemblés est également servi par une traduction, œuvre elle-même d’un vrai poète, dans les deux langues qu’il mettait côte à côte. De là vient la puissance de ces livres à deux publics simultanés, le kabyle et l’universel. A la fois, ils réactualisent et fixent pour les Kabyles un patrimoine d’une densité exceptionnelle, le message profond et permanent des aïeux, et ils portent en même temps à la connaissance universelle le témoignage et le chant d’un peuple.

Spécialiste de culture kabyle d’abord et surtout, mais aussi des autres groupes berbérophones : du Maroc central qu’il avait connu de l’intérieur, des Touareg de l’Ahaggar, du Gourara… rien de ce qui était berbère ne lui était étranger ; Mammeri connaissait, appréciait et savait faire partager les finesses des diverses traditions de la berbéritude. Mammeri était aussi un anthropologue, fin connaisseur et observateur de sa société ; tous ses ouvrages de poésie kabyle sont accompagnés d’une présentation conséquente du contexte social et culturel qui a produit ces œuvres. Ses synthèses introductives, aux poèmes de Si Mohand, à la poésie kabyle ancienne, à l’Ahellil du Gourara ont fait date parmi la jeunesse à laquelle elles apportaient un guide condensé et accessible, dans un univers où la source écrite est rare et souvent d’accès difficile.

L’action scientifique

Mammeri, artisan de la langue qui nous aura laissé la première grammaire Kabyle écrite en berbère Tajerrumt, [14] et qui aura initié, encouragé et dirigé une bonne partie du travail de modernisation linguistique (notamment lexicale) mené à bien à partir du début des années 70, notamment l’Amawal, glossaire anonyme [15] de termes néologiques modernes et techniques qui est, pour l’essentiel, son œuvre : il l’a élaboré avec un petit groupe d’étudiants kabyles qui constituaient son entourage au CRAPE, entre 1970 et 1975. On y reconnaît d’ailleurs immédiatement sa patte, dans certains de ses choix, dans le recours prioritaire aux dialectes berbères du Maroc (tachelhit) et surtout au touareg Ahaggar qu’il connaissait bien puisqu’il avait collaboré avec Jean-Marie Cortade à l’élaboration de l’index inverse (français/touareg) du Dictionnaire touareg de Charles de Foucauld.

Mouloud Mammeri a également dirigé deux périodiques scientifiques :
Libyca : revue annuelle du Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques (Alger), institution dont il a été directeur de 1969 à 1980.
Awal – Cahiers d’études berbères : revue annuelle publiée par la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) et le Centre d’Études et de Recherches Amazigh (CERAM), association fondée à Paris en 1984 par Mouloud Mammeri et hébergée par la MSH.

Mammeri, c’était le pédagogue de la langue et de la culture kabyles, surtout pendant la période héroïque de son cours à l’université d’Alger, de 1965 à 1972. Cours discret à ses débuts. Puis ce fut l’affluence, les dizaines, la centaine. Son cours hebdomadaire était devenu pour les jeunes kabyles un pèlerinage, un lieu où l’on vient apprendre un peu de la sagesse du maître, mais aussi un lieu de communion, un lieu où se tissent des réseaux, des projets, où se construit l’avenir. Soyons clair : Mammeri n’était pas un chef, ni un organisateur ; il ne tirait aucune ficelle, ni ne distribuait des tâches à des adeptes. Il détestait même que l’on tentât de lui faire jouer un tel rôle. Son impact social, son intervention dans la cristallisation de la mouvance kabyle, il les devait avant tout à son rayonnement, à sa présence constante, sur la longue durée ; à sa position de détenteur et de témoin d’un savoir, toujours prêt à recevoir, à écouter, à répéter le message de la kabylité à une jeunesse avide de l’entendre. D’autant que Mammeri était un homme d’un abord facile, toujours affable.

Toute l’œuvre et l’action kabylisantes de Mammeri furent celles d’un grand poète de résistance. Une résistance tranquille, faite de présence et de sagesse. Jamais d’agression, de violence ou de haine.

Pour les kabylophones, Mammeri restera le maillon essentiel dans une chaîne de transmission, le témoin d’élite de la culture et de la langue, au milieu de la marée montante d’un arabo-islamisme exclusif, violemment hostile à la berbérité dont la mise à mort était ouvertement programmée. Homme d’idées, chantre d’une culture, il aura eu, avant de mourir, ce rare bonheur de constater que les jeunes générations ont, massivement, repris le flambeau.

Sources :
Mouloud Mammeri entretien avec Tahar Djaout“, suivi de “la cité du soleil” édité par LAPHOMIC en avril 1987
Hommes et Femmes de Kabylie Ina-Yas / EDISUD sous la direction de Salem Chaker

L’œuvre de Mammeri

Littérature – Romans :
La colline oubliée, Paris, Plon, 1952, 255 p.
Le sommeil du juste, Paris, Plon, 1955, 254 p.
L’opium et le bâton, Paris, Plon, 1965, 290 p.
Le banquet, suivi de La mort absurde des Aztèques, Paris, Librairie académique Perrin, 1973, 312 p.

Essai et pièce de théâtre
La traversée, Paris, Plon, 1982, 197 p.
Le Foehn, Paris, Publisud, 1982, 94 p.
Machaho ! et Tellem Chaho ! (contes berbères de Kabylie), Paris, Bordas (’Aux quatre coins du temps’), 1980, 125 et 123 p.
Mouloud Mammeri, Entretien avec Tahar Djaout, suivi de La cité du soleil (inédit), Alger, Laphomic (’Itinéraires’), 1987, 94 p.

Nouvelles et récits :

Ameur des arcades, La Table ronde (1954, selon Déjeux 1981).
Le zèbre, Preuves, 76, juin 1957 33-37
La meute, Europe, 567-568, 1976 68-76.
Le désert atavique, Le Monde, 16-17 août 1981. (brève nouvelle, préfigurant La Traversée)

L’œuvre berbérisante :

Ouvrages
Lexique français touarègue, dialecte de l’Ahaggar, 1967, Alger, IRS-CRAPE, 511 p. (en collaboration avec J.M. Cortade)
Isefra, Poèmes de Si Mohand ou Mhand, Paris, Maspero, 1969 (réédit. 1982), 480 p.
Tajerrumt n tmazirt (tantala taqbaylit), Paris, Maspéro, 1976, 118 p.
Poèmes kabyles anciens, Paris, Maspero, 1980 (réédit. 1987), 470 p.
L’ahellil du Gourara, Paris, MSH, 1985, 446 p.
Précis de grammaire berbère (kabyle), Paris, MSH (Awal), 1986, 136 p. (première édition ronéotypée : université d’Alger, 1967, 164 p.)
Cheikh Mohand a dit. Yenna-yas Ccix Muhend, Alger, CERAM, 1989, 208 p.
Mouloud Mammeri : Culture savante, culture vécue (études 1936 – 1989), Alger, Tala, 1991, 235 p.

Œuvres scientifiques

Libyca : revue annuelle du Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques (Alger), institution dont il a été directeur de 1969 à 1980.
Awal – Cahiers d’études berbères : revue annuelle publiée par la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) et le Centre d’Études et de Recherches Amazigh (CERAM), association fondée à Paris en 1984 par Mouloud Mammeri et hébergée par la MSH.

Ouvrages sur Mouloud Mammeri

ARNAUD (Jacqueline) : La littérature maghrébine d’expression française, I. Origines et perspectives, Paris, Publisud, 1986.
Awal : Cahiers d’études berbères, 5, 1989 (“ Hommage à Mouloud Mammeri ” : 1-146. Nombreux témoignages et documents sur M.M.).
CHAKER (Salem) : L’affirmation identitaire à partir de 1900 : constantes et mutations, ROMM, 44, 1987 : 13-34.
CHAKER (Salem) : Mouloud Mammeri, 1917-1989, ROMM, 51, 1987 : 151-156.
CHAKER (Salem) : Mouloud Mammeri (1917-1989), passeur de la culture berbère, Impressions du Sud (Le livre dans le Midi), 22, 1989 : 40-41.Retour ligne manuel
DEJEUX (Jean) : La littérature maghrébine de langue française, Introduction générale et auteurs, Sherbrooke, Naaman, 1973 (1980, 3e édit.), 495 p. [Mammeri : chap. VI : 180-208].
DEJEUX (Jean) : Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française, Paris, Karthala, 1984 [Mammeri : 157-159].
DEJEUX (Jean) : Mouloud Mammeri, Encyclopédie Berbère [édit. prov.], 1, 35, 1984, 5 p.
DEJEUX (Jean) : Bibliographie méthodique et critique de la littérature algérienne de langue française 1945-1977, Alger, SNED, 1981, 307 p.
DEJEUX (Jean) : Situation de la littérature maghrébine de langue française… 1920-1978, Alger, OPU, 1982, 272 p.
DEMBRI (Mohammed Salah) : L’itinéraire du héros dans l’œuvre romanesque de Mouloud Mammeri, Cahiers algériens de littérature comparée, 3, 1968 79 : 99.
Dérives [Montréal], 49, 1985, numéro spécial Mouloud Mammeri : Langues et langage d’Algérie, 132 p.
Il Banchetta magrebino. Saggi critici. A cura di Giuliano Toso-Rodinis, Padoue, Francisci, 1981, 287 [Mouloud Mammeri, par L. ZILLI : 82-105].
KHATIBI (Abdelkébir) : Le roman maghrébin, Paris, Maspero, 1968 [Mammeri : 52-561].
LOUANCHI (Denise) & EL HASSAR-ZGHARI (Louisa) – Mouloud Mammeri, Paris, Nathan (Classiques du Monde)/Alger, SNED, 1982, 80 p.
MORTIMER (Mildred) : Mouloud Mammeri, écrivain algérien, Sherbrooke, Naaman (Alf), 1982, 120 p.
PANTUCEK (S.) : La littérature algérienne moderne, Prague, Institut Oriental, 1969 Mammeri : 124-1281.
YETIV (Isaac) : Le thème de l’aliénation dans le roman maghrébin d’expression française, 1952-1956, Sherbrooke, Université/CELEF, Québec, 1-972 [Mammeri : 114-1331.

En kabyle :

Awal af dda Lmulud, Alger, Asalu, 1981, 158 p. + XXXX p. – Série de témoignages et de textes en hommage à Mouloud Mammeri, suivie d’une traduction kabyle de La cité du soleil (par I. Ahmed-Zaïd).

Notes

[1(1952)

[2(1982)

[3(1969)

[4(1986)

[5(1955)

[6(1965)

[7(1973)

[8(1982)

[9(1973)

[10(1980)

[11(1987)

[12(1969)

[13(1980)

[14(1976)

[15(Paris, Imedyazen, 1980)

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