Le taxi les putes et le bon dieu

A la veille des dernières élections législatives de Tunisie qui ont vu le triomphe du parti islamiste Ennahda, nous avions pris l’habitude de demander à chaque chauffeur de taxi pour qui il comptait voter. A force de faire la navette entre la banlieue et Tunis, nous avions fini par connaître beaucoup chauffeurs de la ville et tous, presque sans exception, nous ont déclaré qu’ils allaient voter pour les barbus.

Ce genre de sondage n’était peut-être pas scientifique, mais l’on sait d’expérience que les chauffeurs de taxis sont généralement l’électrocardiogramme de la société et que dans ce genre de pays la profession compte un nombre incroyable d’indics, ils savent d’instinct d’où va souffler le vent.

Un jour, en plein ramadan, nous avons pris un taxi pour aller de Sfax au Chaffar. A peine sortis de la ville, le chauffeur se retourne et nous demande s’il peut fumer une cigarette.

En plein ramadan à Sfax, ville conservatrice par excellence qui est à la Tunisie ce que Hama fut pour la Syrie ! Sfax, ville bâtie juste pour pousser les hommes au suicide !
— Et comment donc, faites, fumez, fumez, cher monsieur.

A l’arrière de la voiture, je jubilais : enfin un démocrate, un laïc tunisien, un pur, un dur, un tatoué, qui assume sa laïcité urbi et orbi. Et j’essayais de voir à quelle école de pensée rattacher mon providentiel chauffeur, était-il marxiste, marxiste-léniniste, communiste, maoïste, camusien, existentialiste sartrien ?

Passé le moment de stupeur, d’exaltation, nous avons fini par poser la même question à notre chauffeurRetour ligne manuel
— Vous allez voter pour qui ?
Il se retourne, la cigarette au bec, il nous confie :
— Je vais vous dire la vérité, je ne fais pas le ramadan, je n’ai jamais mis les pieds dans une mosquée, je bois tous les soirs, je vais aux putes chaque samedi, je joue au poker tout le temps…

Là, je me dis qu’il est urgent que je fasse une note pour l’Unesco afin de classer cet homme exceptionnel comme monument en péril ou espèce en voie de disparition. Mais notre chauffeur continue :
— Avec tout ça, je vais voter avec joie pour les islamistes
— Mais pourquoi ?
— A cause des femmes, madame, à cause des femmes, monsieur, elles sont trop libres, elles travaillent plus que nous , elles ont plus de diplômes que nous, elles gagnent mieux que nous, elles rentrent plus tard que nous et le soir il n’y a personne pour donner le biberon aux bébés que nous leur faisons de bon cœur.

A ces mots, le chauffeur craque, il se met à donner des coups de poings contre le volant. La voiture zigzague. Il hurle, la gorge nouée : C’est horrible ce qu’elles ont comme libertés, c’est horrible qu’elles soient aussi libres… Je vais voter Ennahda, je vais voter Ennahda, même si je ne crois pas. C’est horrible toutes ces femmes…

Mohamed Kacimi

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