Le triste sort des élites algériennes

Pendant les premières décennies, l’université algérienne a été dominée par l’idéologie marxiste. Sous le règne de Ben Bella, les gauchistes (surnommés les Pieds rouges) ont exercé une influence effrénée. Un intellectuel militant s’était fait le chantre du socialisme autogestionnaire avant de connaître les geôles de Boumediene puis de s’exiler en France.

Au cours des années 1970, la pensée économique, sous la houlette d’économistes tiers-mondistes tels Samir Amine et Douidar, est restée fortement empreinte de marxisme. Il était de bon ton, à l’université comme dans les sphères du pouvoir, de pourfendre le capitalisme, se prononcer pour la Révolution agraire, les industries industrialisantes, l’étatisation systématique de tous les secteurs d’activité. Et de diaboliser la « propriété privée exploiteuse. » C’était l’époque où des étudiants de bonne foi, aux mains lisses étaient envoyés sur le terrain pour expliquer la Révolution agraire aux paysans sur le mode maoïste. Le PAGS [1] pratiquait le « soutien critique » de la politique de Boumediene avec davantage e soutien que de critique. L’UNEA [2] avait été cassée non pour des différends idéologiques avec le pouvoir mais parce que jugée trop revendicative et insuffisamment soumise. Les universitaires considéraient la gestion socialiste des entreprises comme la panacée. L’ouvrier du secteur public devait cesser d’être un simple salarié pour se transformer en « producteur gestionnaire. » Jusqu’à l’avènement du multipartisme, les intellectuels adhéraient au concept de socialisme spécifique arabo islamique. Néanmoins, le PAGS [3] et le FFS [4] lui reprochaient de ne pas être suffisamment socialiste.

Jusque-là, la politique du pouvoir vis-à-vis des élites a été contrastée. Dans l’armée, Boumediene a préféré les officiers issus de l’armée française aux baroudeurs de l’ALN.

Il a confié les ministères du Plan, des Finances, et du Commerce à des ministres compétents, formés dans les universités françaises sans jamais avoir pris le maquis. La Sonatrach, colonne vertébrale de l’économie algérienne, a été confiée à un PDG issu de l’École des Mines de Paris. Le premier DG de la SNS est un polytechnicien formé en France.

Longue serait la liste des directeurs de ministère issus de grandes écoles françaises. Au plan politique, ces cadres n’avaient pas droit à la parole. J’en ai connu qui furent de grands commis de l’État, au service de leur pays plutôt que du Régime. Il y a eu du vrai patriotisme chez certains ; du faux chez d’autres. On leur disait : « travaille et tais-toi ». En kabyle, c’était des imestujar. [5]

Il en a été autrement à la tête de la plupart des entreprises publiques économiques, confiées presque toujours à d’anciens officiers de l’ALN qui n’ont jamais été formés à la gestion.
(Certains d’entre eux ont pris le maquis en Tunisie et au Maroc.)

Boumediene exigeait que les cadres soient « compétents, intègres et engagés. » C’était le temps des slogans.

Par engagés, il entendait acquis aux options arabo-islamo-socialistes du pouvoir. Qu’en a-t-il été ? A ma connaissance personne n’a contesté l’arabisation. Aït Ahmed prônait une (utopique) arabisation de qualité. Pour Saïd Sadi, l’identité algérienne se définit par l’arabité, l’islamité et l’amazighité. L’islam religion de l’État a été encore moins mis en cause. En Algérie, personne n’a été capable, à l’instar de Bourguiba, feu le président tunisien, de dénoncer la pratique du ramadan. Personne n’a songé de montrer à quel point l’islam est un frein au développement économique. Au plan idéologique, le champ a été laissé libre à la propagande islamiste. Le Pouvoir leur avait livré l’école et les mosquées.

Dans ce contexte, certains membres de l’élite se sont eux-mêmes passé la corde au cou. Ils ont choisi le statut de domestique, allant jusqu’à commencer leur discours par la formule « Excusez-moi de m’exprimer dans une langue étrangère » avant de prononcer toute leur intervention en langue française.

A l’opposé se situent ceux qui ont opté pour l’exode. A ce propos, une remarque : Saïd Doumane établit un parallèle entre l’exode des élites consécutif aux défaites de 1847-1858 et 1858 et l’actuelle fuite des cerveaux. A ces époques, la seule élite était religieuse. Son départ n’a pas causé grand mal à l’Algérie. Ceux qu’on pourrait considérer comme élite politique se sont laissés récupérer et engraisser par la France avec des titres de bachagha, d’agha et de caïds. Ce n’est qu’après les années 1920 que de nouvelles élites politiques, formées à l’école française, se sont dressées contre le régime colonial.

L’exode qui ne cesse de s’accentuer depuis l’indépendance est beaucoup plus préjudiciable à l’Algérie. Je ne suis pas d’accord avec Saïd Doumane quand il affirme que cela arrange le pouvoir algérien. J’ai souvent assisté à des réunions officielles sur le moyen d’enrayer la fuite des cerveaux. Quand, tout récemment, l’actuel président a exhorté les cadres exilés à revenir en Algérie, il m’a paru touchant de naïveté. Où le bât blesse, c’est qu’il ne peut pas prendre les mesures propres à les inciter au retour. L’une d’elles consisterait à renoncer à l’arabisation. Quand les hauts personnages du régime ; quand les milliardaires algériens envoient leurs enfants se former dans les pays occidentaux, comment espérer que les cadres exilés reviendront en Algérie pour y compromettre, par l’arabisation l’avenir de leurs enfants. Comment espérer le retour des exilés qui ont choisi des pays de liberté, à revenir dans un pays en voie d’islamisation galopante ? Où peut-être ; demain, le voile deviendra obligatoire, sinon gratuit. Sans parler de la violence qui sévit à 40 km de la capitale, sans parler de la corruption et de l’arrogance des nouveaux riches au point que le titre de l’article de Saïd Doumane pourrait être inversé en « la domestication du Pouvoir par la ploutocratie ».

Il y a, enfin, la masse des sans voix. De ces professeurs d’université, de ces spécialistes en médecine, de ces enseignants à différents niveaux qui font consciencieusement leur métier au prix de privations matérielles et d’un manque de considération pas seulement de la part du pouvoir mais de celle de larges pans de la société.

Les professeurs consacrent l’essentiel de leur budget à payer les traites de leur voiture ou de leur logement et une partie leur temps à accomplir des démarches imposées par la bureaucratie.

Les intellectuels non affairistes éprouvent des difficultés à joindre les deux bouts.

Le malheur de l’université algérienne ? Des étudiants formés quasi exclusivement en langue arabe arrivent à l’université où toutes les disciplines scientifiques sont enseignées en langue française ; où la quasi totalité des publications est en français. Les étudiants ne maîtrisent pas cette langue. Comment espérer en faire les chercheurs, les scientifiques de demain ?

Faut-il parler de domestication, de marginalisation ou des deux phénomènes ? La domestication est-elle consentie ou subie ? La marginalisation est-elle générale ou relative ? Les comportements des élites sont-ils homogènes ? La réalité recouvre des situations variées et pourrait-on dire (pour la majorité) avariée.

En définitive, tant que les maîtres mots demeureront arabisation et islamisation, l’Algérie continuera à faire partie des pays s’immergeant où les élites n’auront d’autres perspectives que la soumission, le silence ou la fuite.

Hocine Benhamza

Notes

[1Nouveau nom du parti communiste algérien

[2Union nationale des étudiants Algériens

[3Parti de l’avant-garde socialiste

[4Front des forces socialistes

[5Larbins, domestiques

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