Les drames de la forêt vierge

Greffe, adultère et providence

Premier Acte

LE RETOUR DE L’EXPLORATEUR

(La scène représente l’appartement de l’explorateur.)

La femme de l’explorateur, seule : – J’attends mon mari. Il revient aujourd’hui de son exploration dans les « forêts-vierges ». Mais j’entends un bruit de bottes… C’est lui !…

L’explorateur, entrant : – Bonjour, femme. La soupe est prête ?…

La femme de l’explorateur : – C’est tout ce que tu trouves à me dire après ton long voyage à travers les forêts-vierges ?

L’explorateur :– Non. Il faut que je t’apprenne aussi avec ménagement une mauvaise nouvelle : je suis « dégonflé ».

La femme : – Dégonflé ?

L’explorateur : – Oui. En explorant une de ces maudites « forêts-vierges », il m’est arrivé une fâcheuse aventure. Une nuit, pendant mon sommeil, je fus surpris par une troupe de singes qui m’emmenèrent prisonnier dans leur tribu. Parmi ces singes, se trouvait un chimpanzé, qui avait réussi à s’évader d’un laboratoire américain de rajeunissement, genre Voronoff. Cet horrible animal, avec l’instinct d’imitation propre à sa race, avait appris dans ce laboratoire la façon d’opérer des chirurgiens-greffeurs. La tribu simiesque dont j’étais prisonnier avait pour roi un très vieux gorille. Pour rendre la jeunesse à son souverain, le singe évadé du laboratoire m’enleva mes glandes interstitielles et les greffa habilement au gorille-roi. Après cette opération, les singes me rendirent la liberté.

La femme : – Ciel ! qu’entends-je ?… Mais alors… tu n’as plus…

L’explorateur dégonflé : – Hélas !…

La femme : – C’est affreux !… Et d’autant plus affreux que ma tante Victoire est morte pendant ton absence, et nous laisse toute sa fortune à condition que nous ayons au moins un enfant !…

L’explorateur dégonflé : – Damnation !…

La femme : – Quelle fatalité ! Moi qui t’attendais frémissante de désirs pour exécuter la dernière volonté de tante Victoire ! Et tu reviens « dégonflé » !

L’explorateur dégonflé : – Les regrets sont superflus ! Il faut agir !… Je repars à l’instant !… J’organiserai là-bas une expédition pour battre la forêt-vierge dans tous les sens afin de capturer le roi des singes !…

La femme : – Mais comment le reconnaîtras-tu ?… Tous les singes se ressemblent.

L’explorateur dégonflé : – Non, celui-là était chauve, complètement chauve. Je le reconnaîtrais entre mille ! Adieu ! et fasse le ciel que je retrouve mes glandes interstitielles ! (Il sort en courant).

***

Deuxième Acte

POUR HÉRITER !

(Même décor, deux ans plus tard.)

La femme de l’explorateur dégonflé, seule : – Voilà deux ans que mon mari court après ses glandes interstitielles ! Plus de nouvelles de lui ni d’elles !,.. Désespérant de le revoir, et pour entrer en possession de l’héritage de tante Victoire, je me suis donnée sans amour au « Vert-Galant du Faubourg Saint-Germain » qui me poursuivait de ses assiduités. Pour avoir l’enfant qui me vaudra l’héritage, j’ai étouffé en moi la voix du remords et surmonté la répulsion de l’enlacement adultère !… Un heureux résultat a récompensé mon pénible sacrifice, et dans quelques jours je serai mère !… Mais, qu’entends-je ?… un bruit de bottes ?… Ciel !… c’est mon mari !… Je suis perdue !…

L’explorateur dégonflé, entrant : – Je reviens bredouille !… (apercevant le ventre de sa femme). Enfer et damnation !… Que vois-je ?… Ah ! misérable !…

La femme : – Pitié ! Je te croyais mort… et c’était pour l’héritage de tante Victoire…

L’explorateur dégonflé : – Que tu t’es fait faire un enfant ?… Ah ! misère ! Pendant que j’explorais inutilement la « forêt-vierge » pour retrouver ma virilité perdue, madame trouvait plus commode…

La femme : – Oh ! je te jure que ce n’est pas par amour que je me suis donnée ! Celui qui servit sans le savoir mes secrets desseins n’est ni jeune ni beau !…

L’explorateur dégonflé :– Qu’importe ! Je brûle de châtier votre complice ! Son nom, sa profession, son adresse ? Parlez, je l’exige !

La femme : – C’est le « Vert-Galant du Faubourg Saint-Germain ». (Elle lui donne l’adresse).

L’explorateur dégonflé : – Adieu, madame !… Je vais venger mon honneur !…

***

Troisième Acte

L’HONNEUR EST SATISFAIT !

(Le salon du Vert-Galant du Faubourg St-Germain.)

Le Vert-Galant du Faubourg Saint-Germain : – Quel est ce vacarme dans l’antichambre de ma noble demeure ?…

Le valet, affolé, entrant : – Monsieur ! c’est un explorateur…

Le Vert-Galant : – Le mari !…

L’explorateur dégonflé, entrant en coup de vent : – Monsieur, j’ai deux mots à vous dire en particulier !

Le Vert-Galant, à son valet : – Laissez-nous, Lafleur.

L’explorateur dégonflé : – Vous devinez le motif de ma visite ?

Le Vert-Galant : – Monsieur, je suis gentilhomme, et je me tiens à votre disposition.

L’explorateur dégonflé : – Oui, mais avant, je veux vous révéler une chose qui rabaissera votre orgueil de « Vert-Galant » ! Ma femme s’est donnée à vous uniquement par intérêt ! (Il conte au « Vert- Galant » son aventure chez les singes et l’histoire de l’héritage.)

– Voilà tout le secret de l’inconduite de ma femme. Ce n’était certes pas pour votre physique, car plus je vous regarde, plus je me demande comment vous fûtes capable de me faire cocu, misérable « Adonis à pattes d’oie » !…

Le Vert-Galant : – Brisons là, monsieur !… Je ne vous permets point de douter de ma virilité ! Elle me coûte assez chère, pour que j’en sois fier !…

L’explorateur dégonflé : – Que voulez-vous dire ?

Le Vert-Galant : – Je veux dire que j’ai payé fort cher une opération exactement contraire à celle que vous firent subir les singes.

L’explorateur dégonflé : – Quoi ?… On vous a greffé des glandes de chimpanzé ?

Le Vert-Galant : – Oui, et le singe empaillé qu’en vous retournant vous pouvez voir sur ce socle, est le providentiel animal à qui je dois la résurrection de ma virilité.

L’explorateur dégonflé, se retournant et apercevant le chimpanzé empaillé : – Ciel ! Mais je ne me trompe pas !… C’est lui !… Je le reconnais à sa calvitie intégrale !… C’est le roi des singes !… C’est mon voleur de glandes !

Le Vert-Galant, troublé : – Est-ce possible ?…

L’explorateur dégonflé : – Oui, c’est lui ! Il n’y a pas de doute ! oh ! mais alors, puisque vous avez ses glandes… c’est-à-dire les miennes… Je ne suis plus cocu ! et l’enfant est de moi ! oui, de moi !… L’adultère n’existe plus ! L’honneur est sauf ! et je vais pouvoir toucher sans honte l’héritage de la tante Victoire ! Mais, j’y pense !… Il faut que vous me rendiez mes glandes, monsieur !… (criant de plus en plus fort). Je veux mes glandes interstitielles ! Vous allez me les rendre, entendez-vous !…

Le Vert-Galant, avec dignité : – Inutile de crier, monsieur. Je suis un honnête gentilhomme. Rendez-vous demain à ma clinique. Par l’intermédiaire de mon chirurgien, je me ferai un devoir de vous « rembourser ».

RIDEAU

Texte et dessin de CAMI publié dans la revue Ridendo, n° 168 de mars 1953

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