Les « enfants de l’immigration » ont l’expérience de la discrimination !

Diplômé de Sciences-Po Paris, Karim Amellal a publié aux éditions Flammarion un ouvrage intitulé Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités. Il y analyse les différents modes de ségrégation qui confinent certaines catégories de la société française, notamment les enfants d’immigrés, au bas de l’échelle sociale. Pour remédier à ces problèmes, il propose une politique volontariste de promotion de la diversité culturelle, afin de modifier en profondeur les représentations négatives qui stigmatisent ces populations et créer une spirale du succès qui permettra à la France d’éviter de nouvelles « crises des banlieues ». KabyleS.com a rencontré Karim Amellal pour qu’il nous explique plus en détail sa vision d’une discrimination positive à la française qu’il appelle de ses vœux. Entretien.

KabyleS.com : Karim Amellal, pourriez-vous tout d’abord rapidement présenter votre parcours a nos lecteurs ?

Karim Amellal : Je suis issu d’une famille mixte franco-algérienne ! Je suis né en France mais j’ai vécu de nombreuses années en Algérie, à Alger. Je suis parti précipitamment en France, avec ma mère, à cause des événements qui ont secoué le pays à la fin des années 80. C’est à ce moment que, faute de mieux, nous avons atterri en banlieue, dans une cité du Val-d’Oise. J’ai donc été au lycée à Gonesse, puis j’ai fait les classes préparatoires avant d’intégrer Sciences-po en première année. J’ai ensuite intégré l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris et continué à suivre, en parallèle, des études de philosophie et de sociologie.

Il faut taper un grand coup sur la table pour accélérer le processus de promotion de la diversité culturelle

Dans votre ouvrage Discriminez-moi ! Enquête sur nos inégalités (Flammarion), vous défendez l’introduction de la discrimination positive en France. Vous estimez donc que, sans un tel dispositif, les Français “issus de l’immigration visible” ne pourront jamais grimper au sommet de l’échelle sociale ?

Compte tenu de l’ensemble des mécanismes ségrégatifs, économiques, sociaux et culturels, qui paralysent l’ascension de certains catégories de la population, et notamment les personnes « issues de l’immigration », oui, je pense qu’il faut taper un grand coup sur la table pour accélérer le processus de promotion de la diversité culturelle et faire que celle-ci soit représentée là où elle est pour le moment inexistante : grandes écoles, management des grandes entreprises, haute fonction publique, partis politiques…
En réalité, c’est surtout une question de temps. Bien sûr que, dans un siècle, à droit constant, il y aura davantage de Français issus de l’immigration dans les lieux de pouvoir ! Mais, eu égard à la ghettoïsation et aux maux qui agitent les banlieues, aux rancoeurs accumulés par tous ces « enfants de colonisés », va-t-on attendre un siècle pour espérer voir les choses s’améliorer ? Non. Il faut des résultats visibles immédiatement, parce que cela entraîne tout le reste, cela crée de l’identification. Voir des gens qui réussissent, cela motive et donne envie de réussir. Cela donne de nouveaux horizons et prouve qu’il est possible d’atteindre des sommets en France. Ca fonctionne un peu comme avec Zidane, sauf qu’il faudrait des Zidane ailleurs que dans le foot, parce qu’on n’a pas tous son immense talent !!

J’ai été victime de discrimination raciale !

Avez-vous vous-même été victime de discrimination liée à vos origines ethniques kabyles ?

Le fait d’être kabyle, noir, marocain, chleuh, algérien, sénégalais ou touareg n’a finalement que très peu d’importance ! Ce qui importe, c’est le faciès, le patronyme et la domiciliation. Si vous êtes noir ou très mat, que vous vous appelez Mohamed et que vous habitez aux 4000 à la Courneuve, vous aurez environ 6 fois moins de chances d’être sélectionné pour passer un entretien d’embauche, sans considération de son niveau d’étude. C’est un fait. La discrimination ne fait pas de politique ; elle cible les « indésirables », ceux qui sont perçus « différemment », donc qui font peur. Et quand les médias accentuent les amalgames, sur l’islam ou la délinquance, cela renforce les représentations négatives qui sont justement à l’origine de la discrimination raciale.

Quant à moi, bien sûr que j’ai été victime de discrimination raciale ! Je crois que, à des échelles différentes, tous les « enfants de l’immigration », ont à un moment donné fait l’expérience de la discrimination. Dans mon cas, hormis le cas classique des boites de nuit, c’était surtout lorsque j’avais 18/19 ans et que je postulais pour des jobs d’été : seules les boites de télémarketing embauchaient, et massivement, des gens « comme nous ». Et pour cause, docile et malléable à souhait, cette main d’œuvre était une aubaine.

Il faut mettre en place un principe de diversité culturelle qui guiderait l’action des recruteurs

Comment envisagez-vous l’instauration d’une discrimination positive en France ? Par des quotas ethniques dans l’enseignement supérieur et les administrations ?

Non, le quota n’est qu’un instrument technique, ce n’est pas l’alpha et l’oméga de la discrimination positive. Celle-ci doit, selon moi, consister en un mécanisme de rééquilibrage, de correction, qui doit s’appuyer sur un principe de respect et de promotion de la diversité culturelle. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que lorsqu’une organisation (entreprise ou administration) est objectivement et gravement en situation de sous-représentation de certaines catégories de population aux différents niveaux de sa hiérarchie, alors il faut donner provisoirement, et surtout sans jamais remettre en cause le critère de compétence, la priorité à ceux qui sont sous-représentés, que ceux-ci soient des femmes, des handicapés ou des personnes « issues de l’immigration ». On n’emploierait pas un noir parce qu’il est noir, mais parce qu’il est noir et très compétent.

Ce qu’il faut, c’est mettre en place un principe de diversité culturelle qui guiderait l’action des recruteurs, dans tous les secteurs d’activité. Ce principe reposerait sur l’idée que la diversité culturelle n’est pas un handicap, un facteur négatif, ais au contraire une valeur ajoutée individuelle et collective, ce que démontrent d’ailleurs de nombreuses études économiques. Selon celles-ci, le respect et la promotion de la diversité culturelle serait source de créativité et de compétitivité, donc facteur d’accroissement du chiffre d’affaire. CQFD ! Et cela se vérifie également dans l’administration et les grandes écoles : l’apport de la diversité culturelle est une source de gains collectifs importants.

Grâce à ce principe de diversité culturelle, donc, les organisations n’appliqueraient pas de quotas rigides et automatiques, mais seraient incitées à promouvoir la diversité culturelle de façon générale au moment du recrutement, parmi bien d’autres critères.

Nous sommes face à une ségrégation de fait

La discrimination positive a été appliquée aux Etats-Unis depuis les années 1960, pour intégrer les Noirs ainsi que d’autres minorités. Actuellement, la tendance dans ce pays est plutôt un ras-le-bol vis-à-vis de ce concept (qu’ on appelle là-bas affirmative action), de nombreux états cherchent à l’abolir ou à le reformer. Ne pensez-vous pas avoir un train de retard à ce sujet, en proposant d’ ’introduire la discrimination positive en France alors qu’elle a du plomb dans l’aile dans son pays d’origine ?

Mais c’est notre pays tout entier qui a un train de retard !! Vous le soulignez très justement : l’affirmative action a été mise en place dans les années 60 aux Etats-Unis. Elle a toujours été conçue (c’est l’une de des caractéristiques essentielles) comme un mouvement provisoire. Or cela fait plus de quarante ans qu’elle dure. Il est par conséquent tout à fait logique que certains, surtout parmi les Républicains, se posent la question de savoir s’il ne serait pas opportun d’y mettre un terme. Je rappelle également que l’affirmative action aux USA a produit de bons résultats en permettant l’émergence d’une classe moyenne noire, latino et asiatique. Elle a aussi eu d’excellents résultats pour les femmes. Par ailleurs, l’affirmative action est toujours d’actualité dans d’autres pays le Canada, l’Angleterre et, ce que l’on sait et dit moins, la Belgique !

Nous n’en sommes pas du tout là ! Nous sommes face à une ségrégation de fait qui enferme dans la relégation et l’exclusion des catégories entières de population. Il nous faut des mécanismes correctifs parce que nous sommes dans une situation telle (et la crise des banlieues l’a parfaitement traduit) qu’elle a un coût social collectif très important. Si l’on continue à ne rien faire, à pratiquer la politique de l’autruche, alors on s’expose à des mouvements de violence qui seront à l’avenir encore plus importants.
Une seule question doit être posée : sommes-nous aujourd’hui en France dans une situation telle d’exclusion pour certaines personnes qu’elle remet en cause le sens et la portée même de nos principes républicains (liberté, égalité et fraternité) ? Si la réponse est oui, alors il est temps de mettre en œuvre des politiques sérieusement correctives, équitables, afin d’atteindre une égalité de fait et non plus simplement de droit.
Le décalage qu’il existe entre nos principes et nos valeurs d’une part, et la réalité sur le terrain d’autre part est devenu insupportable.

Ne craignez vous pas que le fait de créer un statut officiel pour les “minorités visibles” ne fasse au final qu’enfermer encore davantage ces gens dans un ghetto mental au lieu de favoriser leur intégration ?

Qu’est-ce qui « enferme » le plus les minorités ? Les discriminations, le racisme et la ségrégation ou bien une politique qui vise à les reconnaître, certes, mais surtout à les promouvoir là où elles ne peuvent accéder ?
L’intégration est un joli mot, brandi par une armée d’ultra-républicains qui n’ont rien fait pour traduire dans les faits les nobles principes qu’ils défendent. Nous ne devons pas nous gargariser de mots, mais agir pour corriger des inégalités criantes.

Combattons d’abord les vrais ghettos, ceux qui existent dans nos banlieues, et ensuite on s’occupera de combattre les « ghettos mentaux » qui fleurissent dans l’imagination de ceux qui ne veulent rien faire parce que cela perpétue leurs privilèges.

La France ne sait pas qui elle est ni où elle va

Un dernier mot, pour nos lecteurs qui se connectent depuis la rive Sud de la Méditerranée : leur conseilleriez-vous aujourd’hui d’émigrer en France, ou plutôt vers d’autres Etats ou alors carrément de rester au pays ?

La France vit aujourd’hui une époque difficile. Elle ne sait pas qui elle est ni où elle va. Elle erre entre une construction européenne et la mondialisation, deux processus essentiels qui l’effrayent mais dont elle a besoin. Il est incontestable que d’autres pays s’en sortent mieux et, actuellement, offrent à leurs immigrés des débouchés et des horizons que la France n’est pas, n’est plus en mesure d’offrir pour cause de croissance faible mais aussi de crispations. Je ne suis pas en mesure de conseiller quiconque sur les avantages d’une émigration en France ou dans un autre pays. Je crois que c’est surtout une question d’opportunité. Ce que je peux dire, en revanche, c’est qu’il est difficile, actuellement, en France, d’être immigré. Et d’après ce que j’ai constaté, au Canada ou en Belgique par exemple, la différence culturelle est largement plus valorisée, surtout sur le plan professionnel.

La rédaction

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