Les Kabyles redécouvrent saint Augustin

Il y a quelque temps, les médias ont attiré l’attention sur un phénomène considéré comme « nouveau » : les conversions, en Kabylie, de plus en plus nombreuses au christianisme. On a parlé du « retour en grâce » des Eglises protestante et catholique en Kabylie, phénomène intrigant voire irritant pour les autorités en place. Parallèlement, le catéchuménat français a aussi dû mettre en place un accompagnement adapté pour les catéchumènes venant de l’islam.

Ces chrétiens venus de l’islam ne sont pas tous d’origine arabe. Certains sont Kabyles. C’est pourquoi des précisions sur ces chrétiens majoritairement issus de Kabylie s’imposent avant de voir pourquoi ils redécouvrent Augustin aujourd’hui.
Chrétiens originaires de Kabylie en Europe

Les chrétiens originaires de Kabylie sont en majorité catholiques mais on compte aussi parmi eux des protestants. Ils sont au moins 6000 aujourd’hui. La plupart d’entre eux sont établis en France mais certains sont aussi en Suisse, en Allemagne, au Canada ou en Argentine. Ils restent en contact avec leurs familles dispersées en Afrique du Nord.

L’indépendance de l’Algérie est la cause de l’émigration de beaucoup d’entre eux. En effet, baptisés au temps de l’Algérie française, ils craignaient pour l’éducation religieuse de leurs enfants. Mais la présence des chrétiens n’est pas simplement liée au passé colonial et au dynamisme des Pères Blancs et des Sœurs Blanches. Certes Mgr Lavigerie donna une impulsion considérable au développement de communautés chrétiennes, spécialement dans les zones de Kabylie éloignées des routes et dépourvues d’écoles primaires. Les premières fondations de l’Église furent modestes et pauvres. Trois Kabyles accompagnèrent le pèlerinage à Rome des diocèses d’Algérie en 1888. Ils furent baptisés puis présentés au pape Léon XIII. Dès lors la jeune Église de Kabylie, intégrée dans les diocèses d’Alger et de Constantine, se développa sans bruit. En 1955, un rapport pastoral avance le chiffre de 230 familles kabyles converties sur Alger, soit 940 personnes, auxquelles il faut ajouter 300 personnes des villages d’origines.

Il faut signaler que, dès 1828, l’Évangile commença à être traduit en langue kabyle. En fait, la présence des chrétiens, toujours en très petit nombre, n’a jamais réellement cessé en Kabylie. Au XIe siècle, l’aguellid de Bougie prend même l’initiative d’envoyer à Rome un prêtre pour le faire consacrer évêque par le pape Grégoire VIII pour les chrétiens de Bougie !

Le centenaire du baptême des premiers Kabyles a été fêté à Paris en l’église saint Augustin en 1988. Le couronnement des festivités a été la rencontre d’une délégation de chrétiens originaires de Kabylie avec le pape Jean-Paul II après l’Eucharistie célébrée avec lui le 18 juin 1989. Les chrétiens kabyles ont donc la conscience d’appartenir à une culture millénaire. Aujourd’hui, à ce groupe d’origine kabyle se sont joints des jeunes d’origine nord-africaine issus de l’immigration. Ils sont Français ou sont arrivés pour des raisons économiques, d’autres pour des raisons politiques ou religieuses. Tous ne sont pas nés de familles chrétiennes. Ils ont côtoyé le christianisme en France et veulent y adhérer par choix personnel. Et comme les autres chrétiens, qu’ils soient berbérophones, arabophones ou d’origine européenne, ils ont le désir de découvrir et d’offrir l’Évangile. Sur ce chemin, saint Augustin est une figure importante.

Comment retrouver Augustin ?

Pour bien des observateurs, il faut ne pas surestimer la connaissance d’Augustin, notamment chez les jeunes. Deux raisons en sont la cause. C’est d’abord surtout l’élite intellectuelle qui a eu accès à ses œuvres. L’Algérie, on le sait, avait fait largement l’impasse dans ses programmes scolaires sur tout ce qui remonte avant le VIIe siècle. Écarté de l’histoire nord africaine avant l’arrivée de l’islam, Augustin n’avait donc pas droit de cité dans son propre pays. Aujourd’hui, les Kabyles sont fiers d’avoir un ancêtre aussi glorieux. Vivant leur foi sur un mode personnel et privé, ils sont souvent faiblement en lien avec des structures d’églises. Leur expérience spirituelle est la manifestation d’un désir de dépasser le matérialisme mais aussi de s’ouvrir à la circulation des idées dans le monde contemporain.

Deuxième difficulté : il ne faut pas cacher que l’œuvre même d’Augustin est souvent difficile d’accès. Même si la découverte d’Augustin peut être stimulante voire bouleversante, son langage reste « hermétique « . A première vue, il concerne peu les problèmes de l’heure. Dès lors, les options différentes – manifestes au colloque d’Alger en l’an 2000 – sont en présence : faut-il rendre Augustin à la berbérité de sa mère Monique, sous-entendu : sortir Augustin des chaires universitaires européennes et des mausolées où il a été enfermé ? Ou faut-il plutôt le rapprocher des jeunes générations qui disent ne souffrir d’aucun « syndrome identitaire », sous-entendu qui se reconnaissent sans difficulté comme Kabyles ?

Les questions sont posées. Il est sûr que le phénomène d’ouverture trans-religieuse manifesté à travers la figure d’Augustin bat en brèche l’idée d’une distribution ethnique des religions. Plutôt que de pointer les risques de manipulation de l’héritage augustinien, mieux vaudrait donc montrer comment Augustin fait partie du patrimoine commun de l’humanité. Augustin permettrait finalement d’approfondir le respect des différences, au-delà de toute velléité de déstabilisation ou de pénétration culturelle par le moyen de la religion. Si la référence à Augustin permet de vivre la liberté religieuse sans anathème, alors elle permettra d’humaniser le monde.

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