Les mille et une facéties orientales d’Ibn Kartoun

Chroniqueur mondain, correspondant de Médine-Match

Les loukoums à la rose n’avaient pas l’air très frais. Leur consistance encore plus pâteuse et caoutchouteuse qu’à l’accoutumée m’avait parue suspecte. Mais les loukoums à la rose sont mon péché mignon : « C’est ta passion des loukoums qui te perdra » me répète d’ailleurs toujours Khadidja, ma troisième épouse (qu’Allah la préserve).

Je n’ai donc pas pu m’empêcher de me gaver de ces maudits loukoums tout au long de la soirée d’hier. Et aujourd’hui je suis malade et de fort méchante humeur. Que ce chien galeux fils de chien galeux de Mohammed Ibn Mohammed le pâtissier crève étouffé par sa pâte d’amande et brûle en enfer ! Mais enfin, malgré la fraîcheur douteuse des loukoums, il faut reconnaître que la soirée d’hier était très réussie.

Mon grand ami Hadj Ahmed Ibn Batata, le plus riche marchand de notre bonne ville d’Arababad, fêtait son cinquante-cinquième anniversaire. Vêtu fort simplement de la djellaba blanche qu’il ne quitte plus depuis qu’il a effectué le pèlerinage sacré, Ibn Batata nous accueillit avec tout le faste dont lui seul est capable. Les serviteurs noirs, importés par Omar Ibn Kahlouch, le négrier de notre ville, s’affairaient aux quatre coins de l’immense tente bédouine plantée dans les jardins d’Ibn Batata : tandis que certains brûlaient l’encens, d’autres apportaient aux nouveaux venus des bassines remplies d’eau saupoudrée de pétales de roses. Pour la petite histoire, j’ai appris que cette tente avait été réalisée sur commande par les ateliers de Marwan El Benghazi, dont la boutique de tentes Ras el Qaitun se trouve à la sortie de la ville, juste après le caravansérail. Bien évidemment, Ibn Batata avait exigé le modèle sultan size.

Les plus illustres personnages d’Arababad n’avaient pas manqué de se déplacer pour honorer Hadj Ahmed. On pouvait notamment reconnaître parmi les invités Khaled El Louz, le fameux négociant en amandes et autres fruits secs ainsi qu’Ali Deglet, le négociant en dattes, propriétaire de plantations dans plusieurs oasis, célèbre dans toute la ville pour la beauté de sa première femme, Nour. Retour ligne manuel
Ali était coiffé d’un énorme turban en tout point remarquable, et l’on ne pouvait que s’émerveiller du poignard glissé dans sa ceinture qui ornait son ventre rebondit : une véritable lame de Damas, au fourreau orné des plus belles perles d’Oman. Cette mauvaise langue enragée de Khaled Ibn Elkleb n’a pas pu s’empêcher de nous chuchoter à l’oreille qu’ « à défaut de posséder une épée suffisamment solide pour séduire Nour, Deglet se rabattait sur un poignard ». Il est vrai que les déboires conjugaux du marchand de dattes font rire sous abaya toutes les commères de la ville.

Le dîner offert par notre hôte Hadj Ahmed fut tout simplement munificent, grâces soient rendues à Allah. Les bosses de chameaux étaient rôties à point et leur goût se trouvait encore rehaussé par de subtiles épices. Le marchand d’épices, ce maudit vantard sans tact d’Abdelmoumen Raselhanout, ne put s’empêcher de faire remarquer que les épices venaient de sa boutique. Bien que nous fûmes tous rassasiés par ce met de choix, nous fîmes cependant honneur aux innombrables et affriolantes gâteries sucrées qu’apportèrent les Nègres. Entre les amandes au miel, les amandes au sucre, les cornes de gazelle farcies aux amandes, les beignets saupoudrés d’amandes, les dattes farcies à la pâte d’amande et les amandes enrobées de pâte d’amande, nos sens furent littéralement abasourdis par tant de choix et de variété !

Hadj Ahmed Ibn Batata poussa même le luxe et l’exotisme jusqu’à faire venir à grands frais depuis la lointaine Tunis un maître-confiseur de grande renommée, répondant au nom étrange de Sid Ahmed El Capboni. Il confectionna pour nous et devant nos yeux ébahis une pâtisserie typique de ces contrées éloignées et méconnues : il s’agit d’une sorte de beignet frit, plongé dans le miel et dont la forme évoque vaguement une calligraphie de notre belle langue. El Capboni affirmait que dans son pays, on appelait ce dessert hors du commun « zlabiya ». D’ailleurs, à la réflexion, c’est probablement cette pâtisserie étrangère qui m’a rendu malade, et pas les loukoums à la rose…

Mais il est l’heure que je me rende auprès de mes femmes pour me tenir au courant des affaires de la maisonnée. Je vous quitte donc un instant mes chers amis, mais soyez sûrs que je reviendrai bientôt vous conter tous les potins et dessous de notre bonne ville d’Arababad.

Qu’Allah et son Messager (le salut soit sur Lui) vous gardent !

Ibn Kartoun

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