Les mosquées à Alger

C’est aujourd’hui vendredi. J’en ai profité pour me plonger en pleine vie musulmane. Plusieurs fois déjà j’avais passé devant les deux mosquées de la Pêcherie et de la Marine; le jour m’a paru bien choisi pour les visiter. La première n’a guère de remarquable que l’extérieur; occupant l’un des côtés de la place du Gouvernement, elle contribue, avec ses blanches murailles et son minaret, à lui donner un aspect oriental. A l’intérieur, je n’ai observé que des Arabes d’une saleté repoussante, en train de se livrer à des ablutions peu convenables en public, et surtout dans un sanctuaire. La forme de croix qu’elle affecte étonne dans un monument destiné au culte musulman ; on a cherché à l’expliquer par une légende ingénieuse, mais peu acceptable : un esclave chrétien, condamné par le Dey à faire le plan d’une mosquée, se serait vengé de cette humiliation en donnant à son œuvre l’aspect d’une église. Peut-être faut-il voir simplement dans ce genre d’architecture une réminiscence de Sainte-Sophie.

La mosquée de la Marine, au contraire, a un caractère mieux en harmonie avec sa destination. Au centre du bâtiment se trouve une cour carrée renfermant la fontaine aux ablutions, indispensable aux disciples de Mahomet. L’un des côtés de cette cour est utilisé pour des dépendances, sur les trois autres se développe la mosquée elle-même. Cinq travées formées par des rangées d’élégantes colonnes mauresques, rappelleraient la nef d’une cathédrale, si elles n’étaient écrasées par un plafond trop bas. Dans toute l’étendue de l’édifice, on chercherait en vain un seul ornement. Partout le sol est recouvert de nattes et de tapis, quelques-uns très-beaux, quoique usés par les pieds qui les foulent depuis qui sait combien d’années. De distance en distance, des fidèles sont en prière. Les uns se livrent à des agenouillements et des prosternements, et touchent parfois la terre de leur front. D’autres se tiennent debout et immobiles, et leur attitude grave indique seule qu’ils prient ; leur recueillement est pourtant complet, et l’approche même d’un mécréant ne réussit pas à leur faire détourner les yeux. A contempler ces longs vêtements flottants qui apparaissent au milieu des colonnes dans les attitudes diverses de la prière, je croirais voir se reproduire sous mes yeux la scène biblique de la parabole du pharisien et du péager. Quelques indigènes, leurs prières finies, disent leur chapelet, paresseusement accroupis ou étendus sur le sol. J’en aperçois même plusieurs qui semblent dormir paisiblement. Un groupe, dans des postures variées, est plongé dans une conversation animée ; ce qui ne dérange nullement les dévotions qui s’accomplissent à quelques pas plus loin. J’ai fait tout le tour, mes chaussures à la main, sans provoquer la moindre observation, le moindre regard de colère ou même d’étonnement. C’est que, par la force même des choses, à la suite de longs rapports journaliers avec les chrétiens, les musulmans d’Alger ont appris sans s’en douter à être tolérants.

Ernest Fallot, Alger, 7 mars 1884.

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