Les moutons ne vivent pas pour eux

Tout gouvernement qui n’est pas la République est exactement représenté par l’image du pasteur et du troupeau. Le pasteur protège ses moutons, il a des chiens pour cela. Mais il tond les moutons. Les moutons vivent non pour eux, mais pour lui. Or on voit bien comment le pasteur reste pasteur de son troupeau : les moutons n’ont ni dents ni griffes. Mais on ne voit pas comment un roi ou un petit nombre de gouvernants peuvent gouverner par la force un peuple d’hommes. Un tel gouvernement est à vrai dire impossible. Pour que les hommes qui le subissent en soient débarrassés, il suffit qu’ils le veuillent ; car, étant le nombre, ils sont la force. Oui, cela est étrange, mais c’est ainsi, aucun despote ne gouverne par la force.

Mais il y a une condition de l’existence du despotisme, qui peut le faire durer indéfiniment si elle est remplie, c’est la confiance. Si le peuple croit que le roi est fait pour gouverner, que le roi agit toujours bien, et pense toujours bien, le roi règnera indéfiniment. Le roi ne pourrait régner sur les corps par la force ; mais il règne sur les âmes par le respect qu’il leur inspire ; et c’est de là que vient son autorité. Tout despotisme durable est un pouvoir moral, un pouvoir sur les âmes.

Et sans doute il arrive rarement qu’un peuple ait entièrement et toujours la foi. Aussi les meilleures monarchies se maintiennent, plutôt qu’elles ne durent, à force d’adresse, et à la condition d’entretenir la confiance du peuple par des subterfuges, tels que remises d’impôt, réformes illusoires, exécutions retentissantes. Mais ce n’est toujours que dans la mesure où le peuple a confiance que la Monarchie dure. Tout despotisme repose donc non point sur des gardes et sur des forteresses, mais sur un certain état d’esprit. La vraie garde du despote, ce sont les âmes serviles sur lesquelles il règne.

Nous appellerons âme monarchique l’âme qui contribue ainsi, pour sa part, et par les opinions et les croyances qu’elle a, à fortifier le despotisme. Nous y apercevons des traits nombreux : la puissance de l’habitude, l’indécision, la facilité à se laisser corrompre, l’égoïsme et beaucoup d’autres ; nous négligerons pour le moment tous ces caractères dérivés et nous nous en tiendrons à ce qui est essentiel la confiance ou la crédulité, ou encore la foi, c’est-à-dire une disposition à régler ses opinions d’après celles d’autrui, et notamment d’après celles de quelques-uns qui passent pour plus savants et plus sages que les autres.

Ce que je vous invite à remarquer tout de suite, c’est que cet état d’esprit est tout à fait d’accord avec ce que l’on appelle communément la religion, et ce que l’on doit appeler exactement la religion révélée. La religion révélée exige en effet que l’on règle ses opinions sur les opinions contenues dans de certains livres dits sacrés, ou enseignées par de certains hommes qui sont dits dépositaires de la parole divine. Cette brève remarque nous explique déjà pourquoi religion et monarchie se tiennent et se soutiennent par leur nature même, encore que par accident et pour un temps elles semblent parfois lutter l’une contre l’autre.

Alain « Le Culte de la Raison comme fondement de la République » (Conférence populaire)

Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1901, pp. 111-118.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire