Les peuples de la mer (II)

Selon les inscriptions égyptiennes, en particulier celles de Médinet Habou [1] des pharaons Mineptah et Ramsès III, il s’agit « des étrangers du nord qui sont dans les îles au milieu de la mer », la traduction ainsi faite des mots w3d-wer qui signifie « le Grand Vert ». Donc, il ne s’agit pas de Mer mais bien d’une contrée verdoyante qui ne peut être que les Libyens accompagnés par les Guanches. Il est à remarquer que le document se met à décrire, en des termes très similaires, des combats analogues à ceux de l’An 5. De telle sorte que beaucoup d’égyptologues ont soupçonné ce texte d’avoir été rédigé après les événements de l’An 8 . [2]

Il est aussi à noter qu’il y’a une exagération de la part de Ramsès III quand il affirme vaincre seul les 2.500 chars hittites lancés contre lui, de même que les 1.000 chars supplémentaires de la seconde vague libyennes. Il est permis d’en douter, et l’on attribuera aux besoins de la propagande royale les exagérations manifestes que comporte le récit et de citer de prime abord une coalition des peuples venus des pays lointains dans les conditions de voyage que l’on imagine à ces époques lointaines, tantôt en guerriers, tantôt en famille. Il y’a aussi quelques exagérations dans les explications tous azimuts des historiens et égyptologues. Comment peut-on affirmer l’origine de ces peuples venus comme par hasard de partout en forme de fédération sur les mers pour attaquer les Pharaons d’Égypte ?

Plusieurs inscriptions ont été rapportées sur les peuples de la mer, si on se refaire à ces cartouches, nous verrons qu’il s’agissait des peuples de l’île verte, donc pas de la mer. Les noms portés sur ces cartouches se terminent tous par la lettre « a », facilement prononçable en berbère : Tchekkara, Shardana, Shakalashe, Toursche, Mâchaouach. Parmi ces Peuples cités par les Pharaons, seuls les Lukkas ont une origine géographique claire, la Lycie actuelle Turquie, puisqu’ils sont connus avant cette époque par les textes hittites comme corsaires. Pour les autres, le doute demeure. La proposition de R. Drews selon qui ces peuples viennent tous des régions auxquelles leurs noms renvoient (donc les Shekelesh de Sicile, les Shardanes de Sardaigne, les Peleset d’origine inconnue, etc.) n’est généralement pas acceptée, puisqu’il est plutôt considéré que ce seraient les régions où ils se sont installés par la suite . [3] Une seule exception à cela serait les Aqwesh, que l’on identifie comme les Achéens en acceptant qu’ils correspondent aussi aux Ahhiyawa, ce qui renvoie donc à une origine supposée en Grèce continentale dont le nom n’a pas la linguistique grecque. On remarquera cependant que cette identification est incertaine car elle renvoie à d’autres débats sur l’identification des Ahhiyawa, et au fait que les populations de Grèce continentale semblent apparaître dans les sources égyptiennes précédent l’époque des Peuples de la mer sous le terme de Tanaju, terme qui est lui-même lié à celui de Danéens, peuple ancien grec, dont on a vu qu’il est aussi associé à celui des Denyens ou Denens peuple suisse … et aux Tjéhénou peuple Libyen – dont Tanajou était sans doute le roi des Mycènes, cité dans les documents égyptiens sous le nom de Mukanw. Le peuple Mycène assimilé aux Grecs anciens est largement remis en question par Homère . [4]

Que disent les inscriptions de Médinet Habou : « Les étrangers firent une conspiration dans leurs îles. D’un seul coup, ils se mirent en marche et quittèrent en masse leurs pays pour combattre. Nul pays n’avait tenu devant leurs bras. Khatti (le royaume hittite), Qodé (la Célicie), Karkhémish, l’Arzawa (un pays à l’ouest de la Turquie) furent abattus d’un seul coup. Un camp fut établi par eux quelque part en Amourrou (Syrie du nord), dont ils ravagèrent le peuple et le territoire. Puis, ils s’avancèrent vers l’Egypte. Leur confédération comprenait les Péleshéta, les Tchakkara, les Shakalasha, les Danaouna et les Ouashasha. Ayant déjà fait tant de conquêtes, ils se disaient, le cœur plein de confiance : « nos plans réussiront  » ». Cette inscription se réfère à l’activité des Lybiens en l’An 5 et se situe donc dans le prolongement des textes datant du pharaon Mineptah.

Les mouvements des Peuples de la mer ont été depuis longtemps assimilés à des invasions violentes suivant le modèle qu’on retenait par le passé pour les « invasions barbares » de l’Europe du III siècle de notre ère. Ramsès III les présente comme un groupe uni, conspirant de concert depuis leurs îles et ravageant sans pitié tous les pays qu’ils peuvent atteindre. En réalité, cette vision d’un groupe cohérent ne semble pas coller à la réalité : les Peuples de la mer ont des origines diverses et leurs mouvements semblent être plutôt peu organisés. Selon T. Bryce, ils seraient constitués de bandes de maraudeurs agissant généralement chacun de leur côté mais pouvant s’unir de temps en temps pour des opérations mieux organisées, avec le leadership des Libyens sous Mérenptah . [5]

Quoi qu’il en soit, il est courant de rechercher l’origine des Peuples de la mer, ou au moins de certains d’entre eux, dans le monde berbère et les régions littorales de l’Asie mineure. Il est certain que les populations qui arrivent à Chypre à cette période sont berbères et turques, ceux qui se sont installés en Sicile, en Grèce, même au-delà n’étaient rien que des Berbères et Turques. Pour ce qui est de celles qui se rendent au Levant, des indices plaident en faveur d’une même origine géographique. En effet, on trouve de la céramique ressemblant à celle de la dernière phase de la civilisation mycénienne, l’Helladique récent IIIC (HR IIIC) probablement d’origine berbère. Et Cela va sans dire que les Berbères ont bien régné sur le trône du Pharaon.

Les Mâchaouach sont les membres d’une tribu berbère libyque. Cette tribu était connue des Égyptiens depuis fort longtemps : son nom figure sur la liste des peuples envahisseurs invaincus par Mérenptah (vers -1213 / -1202), fils et successeur de Ramsès II.

Au cours du XIe siècle avant notre ère, une partie de cette tribu s’infiltre pacifiquement dans le delta du Nil où règne la XXIe dynastie. Ces Mâ (diminutif de Mâchaouach) fondent une sorte de fief, de chefferie, autour de Bubastis. Leurs dirigeants, les chefs des Mâ, deviennent de plus en plus influents. L’un d’entre eux, Sheshnaq, parvient à se hisser sur le trône et fonde la XXIIe dynastie (-945 / v.-715). La XXIIIe dynastie (-818 / -715), concurrente, est issue de la même famille, et donc des Mâ. On les surnomme dynasties libyennes. À noter qu’une autre tribu libyenne, les Libous, a joué un rôle important dans l’Égypte antique.

Organisation des Berbères en Egypte

De prime abord, les matières en métaux précieux et notamment d’argent viennent renflouer le trésor des Pharaons en provenance des colonnes d’Hercule, par les Mâchaouach. Peu à peu, il est mis fin à l’hyper-centralisation dont l’administration pharaonique était tenue par un système des plus archaïques concentré autour de la capitale, véritable autocratie tenue par une main de fer du pharaon, voici qu’aussitôt que s’installe Sheshnaq, tant qu’au Haute que dans la Basse Egypte, un fractionnement en circonscriptions indépendantes est mis en place, donnant des signes de démocratisation tout aussi semblables à la société des Guanches divisée en 10 petits royaumes. Les découpages ont été soigneusement distingués par des vice-rois par secteurs d’activité . [6]

Les dix cités Mâchaouach de basse Egypte se divisent par Tanis, Bubastis, Saïs, Mendès, Léontopolis, Héliopolis, Hermopolis, Héracléapolis, Tinnis et Siwa, l’oasis sacrée des Mâchaouach qui deviendra l’oracle d’Amon mondialement connu que Cambyse tentera en vain de soumettre, alors qu’Alexandre, plus diplomate, viendra humblement s’y recueillir. Les siècles passeront sur Siwa sans en altérer le caractère au point qu’aujourd’hui, trois mille ans plus tard, les habitants s’appellent toujours Ath Mâchwash.

Plus important dans la civilisation Mâchaouach, est le rôle donné aux femmes. Les Egyptiens avaient bien eu une ou deux régentes qui s’étaient imposées dans le passé, mais ce fut très exceptionnel et la plus célèbre d’entre elles, Hatshepsout, se faisait passer pour un roi et non pour une reine. Le reste du temps, les Pharaons furent les plus machos des monarques.

Par contre, dès l’arrivée des Mâchaouach, les femmes vont jouer un rôle considérable et permanent. Nedjmet à Thèbes gouvernera à égalité, d’abord avec son mari Hérihor, puis avec son gendre Piankhi, et enfin avec son petit-fils Pinedjem. Ainsi, ce fut pour toutes les autres reines Tentimen, Henouttaouy, Moutnedjmet, etc. participeront pleinement dans l’exercice du pouvoir.

A suivre.

Zéralie

Bibliographie

T. Bryce, The Kingdom of the Hittites, Oxford, 2005Retour ligne manuel
J. Freu, Histoire politique du royaume d’Ugarit, Paris, 2006Retour ligne manuel
J. Freu et M. Mazoyer, Le déclin et la chute du nouvel empire Hittite, Les Hittites et leur histoire 4, Paris, 2010Retour ligne manuel
P. Grandet, Ramsès III, Histoire d’un règne, Paris, 1993Retour ligne manuel
M. Liverani, La Bible et l’invention de l’histoire, Paris, 2008Retour ligne manuel
A. Spalinger, War in Ancient Egypt, Malden, Oxford et Victoria, 2005Retour ligne manuel
A. Gilboa, « Sea Peoples and Phoenicians along the Southern Phoenician Coast – A Reconciliation : An Interpretation of Šikila (SKL) Material Culture », dans Bulletin of the American Schools of Oriental Research 337, 2005, p. 47-78.Retour ligne manuel
Jean-Jacques Prado, L’invasion de la Méditerranée par les Peuples de l’Océan, éd. L’Harmattan, 1992.


Notes

[1Temple funéraire de Ramses III.

[2Jean Faucounau,Les peuples de la mer et leur histoire, éd. L’Harmattan

[3J. Freu et M. Mazoyer, Le déclin et la chute du nouvel empire Hittite, Les Hittites et leur histoire 4, Paris, 2010.

[4– [7,3,10] De même au sujet des Mysiens et de la mention qu’en a faite Homère, je suis en droit de poser un dilemme à Apollodore ; je n’ai qu’à lui demander si, à ses yeux, les Mysiens, dont parle le poète lorsqu’il dit « Les belliqueux Mysiens et les vertueux Hippémolges », ne sont aussi que des peuples imaginaires, ou s’il reconnaît en eux les Mysiens de l’Asie, que répondra-t-il ? qu’il entend le passage en question des Mysiens de l’Asie, mais alors il commet un grossier contre-sens, ainsi que je l’ai démontré plus haut ; qu’il l’entend de peuples imaginaires, comme s’il n’existait point de peuples Mysiens en Thrace, mais alors il affirme le contraire de ce qui est, car on a vu, de nos jours encore, Aelius Catus prendre 50.000 hommes sur la rive ultérieure de l’Ister et chez les Gètes, peuple qui parle la même langue que les Thraces, et les transporter dans la Thrace proprement dite, où on les connaît actuellement sous le nom de Moesiens, soit que ce fût là effectivement le nom de leurs ancêtres, qui ne l’auraient changé en celui de Mysiens qu’après être passés en Asie, soit que déjà en Thrace, à l’origine, le nom de Mysiens eût été le leur, ce qui paraît plus conforme à l’histoire et au témoignage d’Homère. – En voilà du reste assez sur ce sujet. Je reprends la suite de ma description. Strabon, Geographica, livre VII.

[5Bryce 2005, p. 339-340.

[6Jean-Jacques Prado, L’invasion de la Méditerranée par les Peuples de l’Océan, éd. L’Harmattan, 1992.

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