Les réactions déterminent les révolutions (II)

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

J’essayerai de montrer, par ce qui se passe sous nos yeux, que comme l’instinct de réaction est inhérent à toute institution sociale, le besoin de révolution est également irrésistible ; que tout parti politique, quel qu’il soit, peut devenir tour à tour, suivant la circonstance, expression révolutionnaire ou expression réactionnaire ; que ces deux termes, réaction et révolution, corrélatifs l’un de l’autre et s’engendrant réciproquement, sont, aux conflits près, essentiels à l’Humanité : en sorte que pour éviter les écueils qui menacent de droite et de gauche la société, le seul moyen, c’est, au rebours de ce que la Législative actuelle s’est vantée de faire, que la réaction transige perpétuellement avec la révolution. Accumuler les griefs, et si j’ose employer cette comparaison, emmagasiner, par la compression, la force révolutionnaire, c’est se condamner à franchir d’un saut tout l’espace que la prudence commandait de parcourir en détail, et mettre à la place du progrès continu, le progrès par bonds et saccades.

Qui ne sait que les plus puissants parmi les souverains se sont illustrés en se faisant, dans la mesure des circonstances où ils vivaient, révolutionnaires ? Alexandre de Macédoine, qui ramena la Grèce à l’unité ; Jules César, qui fonda l’empire romain sur les ruines de la république hypocrite et vénale ; Clovis, dont la conversion fut le signal de l’établissement définitif du christianisme dans les Gaules, et jusqu’à certain point la cause de la fusion des hordes franques dans l’océan gaulois ; Charlemagne, qui commença la centralisation des alleux, et marqua le point de départ de la féodalité ; Louis le Gros, cher au Tiers-État, pour la faveur qu’il accorda aux Communes ; saint Louis, qui organisa les corporations d’arts et métiers ; Louis XI et Richelieu, qui achevèrent la défaite des barons, firent tous, à divers degrés, acte de révolution. Il n’y a pas jusqu’à l’exécrable Saint-Barthélemy qui, dans l’esprit du peuple, d’accord en cela avec Catherine de Médicis, dirigée contre les seigneurs plutôt que contre la Réforme, n’ait été une manifestation violente contre le régime féodal. Ce n’est qu’en 1614, à la dernière réunion des états généraux, que la monarchie française parut abjurer son rôle d’initiatrice et trahit sa propre tradition : le 21 janvier 1793 fut l’expiation de sa félonie.

Il serait aisé de multiplier les exemples : tout le monde, avec la moindre connaissance de l’histoire, y suppléera.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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