Les réactions déterminent les révolutions (XX)

Par malheur il était impossible, dans l’espèce, de faire une loi de privilège qui fût en même temps une liste de suspects. La loi du 31 mai, frappant à tort et à travers et dans une proportion à peu près égale sur les socialistes et les conservateurs, ne servit qu’à irriter davantage la révolution, en rendant la réaction plus odieuse. Dans les sept millions d’électeurs conservés, quatre peuvent appartenir à la démocratie : ajoutez trois millions d’exclus mécontents, et vous aurez, au moins en ce qui regarde le droit électoral, la force relative de la révolution et de la contre-révolution. Aussi, voyez la misère ! ce sont justement les électeurs de l’ordre, en faveur desquels a été imaginée la loi du 31 mai, qui sont les premiers à la maudire ; ils l’accusent de tous leurs maux présents, et de ceux, bien plus grands, qu’ils redoutent pour l’avenir ; ils en demandent à grands cris, dans leurs journaux, le rappel. Et la meilleure raison de croire que cette loi ne sera jamais exécutée, c’est qu’elle est parfaitement inutile, le gouvernement ayant plus d’intérêt à s’y soustraire qu’à la défendre. Est-ce assez de mécomptes, assez de scandales ?

La réaction, depuis trois ans, a fait pousser la révolution comme en serre chaude. Elle a créé, par sa politique d’abord équivoque, puis louvoyante, enfin hautement absolutiste et terroriste, un parti révolutionnaire innombrable, là où auparavant on ne comptait pas un homme. Et pourquoi tout cet arbitraire, grand Dieu ? Dans quel but toutes ces violences ? À qui en avait-on ? Quel monstre, ennemi de la civilisation et de la société, pensait-on combattre ? La révolution de 1848, cette révolution qui ne se définissait seulement pas, savait-on si elle était dans le droit ou contre le droit ? Qui l’avait étudiée ? Qui pouvait, la main sur la conscience, l’accuser ? Déplorable hallucination ! Le parti révolutionnaire, sous le Gouvernement provisoire et la Commission exécutive, n’existait encore que dans l’air ; l’idée, sous ses formules mystiques, se cherchait encore. C’est la réaction qui, à force de déclamer contre le spectre, a fait de ce spectre un corps vivant, un géant qui, au premier geste, peut l’écraser. Ce que moi-même je ne concevais qu’à peine, avant les journées de juin, ce que je n’ai compris que depuis, jour par jour, et sous le feu de l’artillerie réactionnaire, j’ose maintenant l’affirmer avec certitude : la Révolution est définie ; elle se sait, elle est faite.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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