Les retraités algériens en France

Entre isolement et résignation

Appelés affectueusement chibanis [chib ou chiv, cheveu blanc], les retraités algériens en France vivent entre nostalgie et amertume. Ils ont travaillé trois ou quatre décennies dans les secteurs pénibles et se voient contraints de séjourner en France la moitié de l’année pour toucher leur pension.

« Tu aurais dû placer ton double blanc ! Tu l’aurais empêché de jouer. Tu ne peux pas suivre un peu la partie bon sang ! »

reproche un septuagénaire à son camarade de jeu aux dominos. Le café social de Belleville grouille de monde en cette après-midi frisquette. Les locaux sont accueillants et bien entretenus. Le blanc des murs met en harmonie le mobilier flambant neuf. Des aquarelles et des photos anciennes ornent les lieux. Elles racontent la migration des Nord-Africains. Des retraités attablés discutent, dégustent du thé ou du café et s’interpellent amicalement.

L’association Ayyem Zamen « Le bon vieux temps », en algérien créée en 2000 par le sociologue Moncef Labidi, a ouvert deux cafés sociaux à Paris. Situé rue Pali Kao dans le 20ème, le café de Belleville a vu le jour en 2003. En 2008, c’est au café Dejean d’être inauguré dans le 18ème. Pour une adhésion annuelle de 10 euros, ces établissements ont vocation à accueillir, écouter, orienter et accompagner dans leurs démarches de la vie quotidienne des personnes vieillissantes immigrées.

Une migration économique

Tempes grisonnantes, chevelure bigrement fournie et œil malicieux, Ahmed K. parcourt Le Parisien devant un thé à la menthe fumant. Il est arrivé en 1959 en France.

« J’avais 20 ans quand j’ai quitté l’Algérie. Je suis venu sur le bateau Kairouan. COLAS est la première entreprise qui m’a ouvert les portes. J’ai commencé comme ouvrier, ensuite j’ai travaillé comme grutier. »

Au fil des mois, Ahmed K. gagne en confiance.

« J’ai trouvé une petite chambre rue de Charenton dans le 12ème. J’ai suivi des cours de français pendant trois ans boulevard Diderot à Paris. »

Sans connaissance particulière de la vie occidentale et sans qualification, Ahmed K. avait pour seul viatique sa détermination. Le travail lui a permis de s’intégrer et de se socialiser. Les premières années sont souvent très dures à vivre, aussi

« la solidarité communautaire s’est dressée tel un rempart face au délitement personnel et à la déchéance humaine. »

Pendant les Trente Glorieuses, la politique française était tournée vers le recrutement massif de la main d’œuvre nord-africaine. Les ouvriers sont arrivés en France avec leurs compétences manuelles.

Achour B. se rend au café de Belleville pour rencontrer Sandrine la médiatrice et Henry le coordonnateur de l’association Ayyem Zamen.

« Je suis jeune retraité et je touche 719 euros. J’aimerais introduire une demande de majoration de ma pension. »

Originaire de Kabylie, Achour B. s’est installé à Paris en 1975.

« J’ai ouvert un atelier de couture rue Faubourg Saint-Denis dans le 10ème. En 1978, ma famille m’a rejoint. »

A son arrivée, Achour B. pensait, à l’instar de nombreux immigrés, repartir plus tard au bercail. L’idée du retour s’est estompée au fil des ans et a laissé place à de la résignation.

L’exil au féminin

L’exil n’est pas seulement l’apanage des hommes. Moins nombreuses certes, mais des femmes ont aussi pris leur sort en main pour retrouver, très souvent, leurs maris déjà établis en France.

La loi de 1976 favorisant le regroupement familial a offert à plusieurs couples la possibilité de se réunir.

Accompagnée de ses 4 enfants, Chérifa O. rejoint son mari en région parisienne. Son certificat d’études en poche

« J’ai d’abord travaillé comme archiviste, puis comme agent administratif à la Cour d’appel de Paris. »

Depuis sa retraite, cette veuve s’occupe de ses petits enfants et fréquente à ses heures perdues le café social de Belleville. Elle s’y est fait des amies, et participe aux activités : club cinéma, sorties, excursions…

« Le café social est un lieu sain et convivial. Les femmes sont respectées ici. Nous venons partager un café, demander les nouvelles des compatriotes. »

La solitude en bandoulière

Contrairement aux retraités entourés de leurs femmes et leurs enfants, d’aucuns fréquentent cafés et centres commerciaux ou sillonnent à longueur de journées leur quartier de résidence quand ils ne restent pas enfermés dans leurs chambres des jours durant seuls face à leurs souvenirs…

En marge du brouhaha de la foule venue assister aux festivités du nouvel an chinois, Mohamed I. explique le contenu d’un courrier de la banque à son ami Ali. Ces deux retraités habitent dans de petites chambres individuelles à la résidence Adoma dans le 13ème.

Mohamed I. est arrivé en France en 1961. Son premier emploi, il l’a trouvé dans une entreprise de nettoyage à Puteaux.

« Les miens m’ont bien accueilli au foyer. J’ai commencé à cotiser à la vie de groupe qu’après avoir perçu mon premier salaire. Il y avait une véritable solidarité entre les compatriotes. »

Il se souvient qu’alors la vie était plus accessible.

« J’étais payé 150 fr la quinzaine. Le loyer me coûtait 35 fr et la baguette se vendait 25 centimes. »

Mohamed I. a vite compris la nécessité de savoir lire et écrire. Aussi, il a suivi plusieurs années durant des cours du soir et a obtenu un certificat d’études, ensuite un CAP de tourneur. Il fait partie de cette majorité de chibanis ayant choisi de laisser leur famille au pays. En retraite depuis 2001, Mohamed I. refuse de rentrer au pays pour, dit-il, des raisons de santé… Il n’a pas le privilège d’être entouré et accompagné de sa famille comme Ahmed, Achour, Chérifa,. Ses journées, il les égrène entre la résidence Adoma et le centre commercial où il voit ses amis…

La vie des travailleurs immigrés à la retraite n’est pas des plus aisées. Nombreux sont ceux qui se voient obligés de rester en France six mois et un jour pour percevoir leurs modestes retraites.

A leur arrivée en France, ils pensaient concilier la famille laissée au pays et leur statut d’immigrés. Au crépuscule de leur vie, ils mesurent l’incongruité de leur situation, parce que peu appréciés par leurs proches et pas vraiment intégrés en France. Et le retour au pays représenterait pour certains une migration à contresens, un retour vers un environnement souvent rancunier et hostile.

Farid Bouhanik

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