Les sciences « arabes » chahutées au Centre culturel algérien

Le 22 avril, Ahmed Djebbar donne une conférence sur l’âge d’or des sciences arabes. Le public, composé d’une cinquantaine de personnes au maximum, est essentiellement féminin et âgé. Mais s’y trouvent également des Iraniens venus rappeler à l’universitaire que les sciences dites arabes sont l’œuvre de nombreux peuples. KabyleS.com se trouvait dans la salle. Récit.

Ancien ministre algérien de l’Éducation nationale, conseiller du président Boudiaf en 1992, Ahmed Djebbar est également universitaire, diplômé en mathématiques et spécialiste en  » sciences arabes « , discipline dont il est en quelque sorte le théoricien. L’universitaire a publié en 2005, chez Actes Sud. A la même époque, il a été choisi comme commissaire de l’exposition portant le même nom que son livre à l’Institut du monde arabe.

L’intitulé de cette manifestation a provoqué la réaction de défenseurs de la culture perse, dont KabyleS.com a publié l’interview dans l’article Sciences « arabes » : non à l’impérialisme culturel ! Motif, les sciences en questions sont le fruit du travail de Persans, d’Indiens, de Berbères, d’Andalous, de Juifs, de Kurdes, de Turcs et d’Arabes, mais aujourd’hui seuls ces derniers sont cités.

Le 22 avril, Ahmed Djebbar s’apprête à nouveau à donner une conférence, cette fois-ci au Centre culturel algérien. Dans la salle, des admiratrices, une poignée de fonctionnaires du lieu et quelques invités inattendus, des Iraniens qui ne perdent pas un mot du discours de l’universitaire.

Mythes et réalités

Et comme s’il avait vu venir les critiques, l’ancien ministre commence son intervention par une mise au point, pour éviter les polémiques « de type subjectif, idéologique ». L’adjectif arabe, selon le conférencier désigne la langue dans laquelle sont consignées ces sciences. Et nous voilà partis pour un voyage extraordinaire à travers les civilisations. Nous voici durant le califat des Abbassides : « Cet empire va contrôler des populations qui avaient la mémoire du savoir » explique le conférencier. Puis, pendant toute l’allocution, le conférencier oublie sa mise au point initiale, parlant d’« Arabes », parfois de « musulmans ».

L’étude des textes anciens, notamment grecs et persans, va être relayée par une nouvelle langue, celle du Coran. Les premières découvertes scientifiques répondent à des préoccupations spirituelles : les croyants ont besoin de déterminer avec précision l’heure des prières, de savoir orienter les mosquées vers la Mecque. La géométrie, l’astronomie, la géographie vont permettre de répondre à ces besoins. Ahmed Djebbar accompagne sa présentation d’une riche inconographie (malheureusement sous copyright). Au passage, le conférencier évoque l’invention du papier : selon lui cette découvert n’aurait pas vu le jour en Chine, mais en Perse, du côté de l’Afghanistan. « Cela s’appelle un mythe. On ne peut pas le contredire, mais c’est un mythe » ajoute l’ancien ministre. Idem pour les chiffres arabes, en réalité d’origine indienne, encore un mythe (mais là Monsieur Djebbar n’a pas utilisé le mot).

Premier accroc

L’exposé se déroule sans encombre au fil des siècles et des contrées. Jusqu’à la description d’un astrolabe [1], une pièce rare, la copie d’une copie d’un exemplaire unique appartenant à un prince koweïtien. L’objet porte une inscription.
Une personne demande l’origine de cet astrolabe. Le conférencier hésite. L’inconnu répond par une question : « C’est écrit en quelle langue ? »
Ahmed Djebbar répond qu’il s’agit du persan, mais ne s’avoue pas vaincu, selon lui la langue n’y change rien.

Ahmed Djebbar : « Les Persans n’ont aucun problèmes avec l’arabe. »
La voix : « C’est votre mythe » (allusion au mythe précédent).
Une autre voix : « Laissez parler le conférencier. »
Ahmed Djebbar : « Je vais en Iran depuis cinq ans, je n’ai jamais entendu de remarques de ce type. »
La conférence se poursuit, quelques minutes qui ne sont qu’un répit avant les questions.

« Au Maghreb, nous avons aussi des problèmes »

Une intervenante demande à connaître le nom des centres consacrés à l’histoire des sciences. Ahmed Djebbar cite des établissements, au passage, il explique qu’il n’en existe aucun en Afrique du Nord (le Maghreb, comme dit le conférencier). L’occasion pour l’ancien ministre d’évoquer, en termes voilés les « problèmes ». (A Kabyles.com nous appelons ceci la « tirade berbère ») :

« Et puis au Maghreb il n’y a pas de centre d’histoire des sciences. Et je souhaiterais un jour que l’un des pouvoirs du Maghreb ou tous les pouvoirs ou tous ensemble créent un institut d’histoire des sciences, qu’on appelle comme on veut… un institut des sciences d’islam ou… comme vous voulez. Pour ne pas qu’il y ait de problèmes. Parce qu’au Maghreb, nous aussi nous avons des problèmes. » (rires dans la salle).

Mais un homme, assis à droite du public reprend le micro. Il demande qu’on lui explique pourquoi l’exposition à laquelle Ahmed Djebbar a participé s’intitule L’Age d’or des sciences arabes.
Ahmed Djebbar : « Moi, si vous me demandez pourquoi j’ai choisi l’intitulé sciences arabes… Si vous croyez que parce que je suis Arabe et militant de l’arabisme… »
L’intervenant : « C’est faux. »
Ahmed Djebbar : « Laissez moi continuer… Vous ne savez pas qui je suis. Vous ne savez même pas qui je suis. (murmures de désapprobation) Je suis Algérien et si ma mère ne m’avait pas dit que j’étais Arabe, j’aurais pas su. (rires).
Ma mère m’a dit « Tu es Arabe ! » Quand j’ai interrogé mon père qui était imam, il m’a dit… « Attends… ta mère… elle exagère toujours. »(rires, Ahmed Djebbar rit lui-même) « Au Maghreb les Arabes sont arrivés avec 10.000 cavaliers, il y avait quelques millions de Berbères, y a eu des mélanges. Avant eux il y a eu des Vandales, des Romains etc. Beaucoup de gens sont restés, ils se sont mélangés, alors bon. Alors moi, on m’appelle Arabe parce que je suis d’une région arabophone… »

Il est interrompu à nouveau (juste après cette seconde « tirade berbère », selon les critères de Kabyles.com).
Le commissaire du centre culturel intervient, la parole revient au conférencier.

Ahmed Djebbar : « De toute façon, mon but n’est pas de vous convaincre. Mon but, si vous m’avez bien compris Mesdames et Messieurs… au-delà des spécificités de mon langage, de vos sensibilités et de vos subjectivités » (sic). « Mon but dans cette conférences, même si dans le papier cadeau il y a des choses qui vous blessent comme une lame de rasoir. Ce qui compte, c’est que dans le papier cadeau, je vous ai donné des informations que vous ne connaissiez pas, sur votre propre culture. »
(Applaudissements d’une partie du public)
Une autre question suit, presque inaudible, mais elle contient les mots « gendarmes du monde » et le conférencier cherche à éviter le sujet. C’est alors que le commissaire du centre annonce la fin de cette conférence passionnante et pleine de rebondissements.

Point de vue : Trois question à Ardavan Tehrani, un jeune iranien présent à la conférence.

Comment désigner le territoire dont Ahmed Djebbar décrit les sciences ? Monde arabe, monde musulman ?

Ardavan Tehrani : « L’empire arabe a peut-être existé, mais pas l’empire musulman, contrairement à ce que Monsieur Djebbar prétendait un coup sur deux.
En fait, le nom « empire musulman » est utilisé par des gens qui ont l’intention de faire un amalgame entre les pays arabes et les pays ou les peuples musulmans, non Arabes. L’Iran n’a jamais fait partie des pays arabes et encore moins de l’empire arabe. »

Est-ce que ces confusions sont propres à la France ?

« Aujourd’hui, la France aide le monde arabe à se forger une identité plus robuste. Celle-ci ne pourra se faire qu’à partir de sa propre culture et de son histoire. Toute lacune scientifique ou culturelle des Arabes ne pourra se voir comblée par celles des autres pays ou des autres peuples.Retour ligne automatique
L’identité ne doit pas être appropriée mais gagnée avec le temps.
L’information étant l’oxygène des sociétés libres, toute désinformation ne fera que polluer celles-ci. »

Quelle image gardez-vous de cette conférence ?

« Monsieur Djebbar, plutôt politicien que scientifique, a fait d’une pierre deux coups : celui de la promotion de l’identité arabe ainsi que celui de la promotion de son livre dans les pays musulmans et non arabes en choisissant l’islam comme le dénominateur commun. Mais je crains que ses propos, si loin de la réalité historique, soient très mal perçus par ces pays-là. »

Reportage : Rezki Mammar

Notes

[1astrolabe : instrument de navigation maritime, inventé par l’astronome grec Hipparque (190 av. J.-C. – 120 av. J.-C.) et perfectionné dans le Moyen-Orient médiéval, populaire jusqu’au XVIIIe siècle

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