L’été dernier à Sidi Khaled

Les célibataires par nécessité ont le choix entre le plaisir solitaire, l’homosexualité et la zoophilie. C’est mal d’en parler dans notre société hypocrite et pudibonde.

A deux pneus de Tigzirt, en contrebas de la route d’Azeffoun. Une blanche coupole à l’ombre d’un figuier géant. Sous la canicule, des fourgons y déversent la superstition accourue de tous les coins de la Kabylie et même de France. Vous l’avez deviné, Sidi Khaled est un marabout vénéré, imploré pour les pouvoirs surnaturels que les âmes naïves et dolentes lui prêtent. Il suffit d’acheter un paquet de bougies – 38 dinars – que les gardiens du lieu saint allumeront à la nuit tombée ; de formuler ses souhaits à voix étouffée et de tourner 2 x 7 fois autour du catafalque, ni trop vite ni trop lentement. Et de repartir avec une bouteille d’eau sanctifiée remplie – modernité oblige – au robinet du site. Des recommandations, en langue française, invitent à tenir les lieux propres et à s’y présenter en tenue décente.
Les pèlerines ont tous les âges, sont de toutes les conditions sociales. Viennent même des émigrettes en vacances venues demander au saint le retour de leur amoureux, un succès aux examens, voire un emploi assorti d’un CDI.

Je ne garantis pas l’efficacité de l’intercession du marabout mais le site à lui seul vaut le déplacement. Vers l’ouest, la masse du cap Tédlès plonge son rostre massif dans l’indigo de la mer. Un cap aussi tourmenté, aussi impressionnant, ferme l’immense baie vers l’est. Au sud se succèdent des mamelons parfois couronnés de villages fondus dans le gris du paysage. Au pied des pentes raides vêtues de broussailles, la mer bouillonne, piquetée de rochers ourlés d’écume. Dans l’air, l’odeur entêtante des touffes d’inule, joliment appelée en kabyle « amagramane » (A la rencontre de l’eau), mêlée aux suaves senteurs du lavandin (amezir.)
J’ignore si M. Sidi Khaled avait la baraka mais il ne manquait pas de goût pour choisir son ermitage.

Grand et mince, un adulte en jean terne traîne ses savates effilochées en grimpant la piste vers la route nationale. Je lui demande pourquoi cette lenteur à son âge. Il me répond.
Il vient d’achever ses huit heures de manœuvre sur le chantier de construction d’une villa. Température 36° C. Salaire journalier : 600 dinars net (équivalent : 6 euros.) Pas d’assurance sociale, pas de congés payés, pas de contrat de travail. Ce n’est pas dans nos traditions. Ces droits n’existent pas dans le secteur privé en Algérie. N’y ont jamais existé. Il ne reçoit aucune prestation en nature. Sur son salaire, il doit prélever 2 x 50 dinars de transport entre son village, distant d’une quinzaine de km, et le chantier.

Combien de jours de travail dans l’année ? Beaucoup en été, presque rien en hiver, très peu le reste de l’année. Pas d’indemnités de chômage.
Je lui demande s’il partage son salaire avec une femme et des enfants. Non, il n’est pas marié, faute d’argent. Dans son village, la plupart se marient à un âge avancé. Certains sont condamnés au célibat à vie. Car nos mœurs excluent l’union libre ; les prostituées ne sont accessibles qu’aux riches.
Mon malheureux s’éloigne sur le raidillon. A la mémoire me vient cette strophe de Baudelaire dans « Le voyage à Cythère » :

« Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! et j’avais comme en un suaire épais,
Le cœur enseveli dans cette allégorie. »

Mais le cas présent, c’est la pénible réalité vécue par nombre de mes concitoyens des campagnes kabyles

Je pense aussi à ce quatrain d’une ancienne chanson de Ferhat Mehenni :

Eslam felawene = Salut à vous
A yiâbad yerwane = Estomacs repus
Iâbad yexwane = Ö ventres creux
Rebbi a di îwene ! = Que Dieu vous aide !

« Les hommes trop pauvres pour se marier doivent rester chastes jusqu’à ce qu’Allah leur suffise par sa grâce… » (Sourate La lumière, verset 33.)

Pour l’instant, Allah est pris par les grands problèmes. En attendant, les célibataires par nécessité ont le choix entre le plaisir solitaire, l’homosexualité et la zoophilie. C’est mal d’en parler dans notre société hypocrite et pudibonde. Pendant ce temps, passent des cortèges de mariage, Mercedes abondamment fleurie en tête, interminable file de voiture klaxons coincés, camionnettes chargées de tambours et de ghaïtas. Pendant ce temps, les hôtels de luxe affichent complet à dix mille dinars la nuitée (16 jours et deux tiers de salaire manœuvre).

Selon un reportage paru dans La Dépêche de Kabylie, un mariage riche coûte dans les 500.000 dinars (2 ans et 4 mois de salaire de journalier à condition que ce dernier travaille 365 jours par an, ce qui n’est jamais le cas.)

Le retard de l’age au mariage explique en grande partie le ralentissement de la croissance démographique observé en Kabylie où certaines écoles primaires rurales ferment leurs portes faute d’élèves. C’est peut-être bon pour les démographes mais ce phénomène recouvre une indicible frustration sexuelle pour les hommes comme pour les femmes. La Kabylie est devenue une terre où des hommes sans femmes passent leur temps à soupirer après des femmes sans hommes.

On s’est longtemps gargarisé de l’expression Révolution algérienne. Cette Révolution, nationale, a été faite, elle devait l’être. Il reste à faire une Révolution économique ; sociale, culturelle, psychologique. Celle du bien-être et de la dignité. Espérons-là non violente.

Hocine Benhamza

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