L’éternité à l’aéroport de Tunis

Depuis trente ans le monde a bien changé. L’Union soviétique n’existe plus, le mur de Berlin est tombé, le Franc a disparu, le socialisme français a rendu l’âme, les Twins Towers ont explosé, les bouddhas d’Afghanistan se sont volatilisés, le Pôle Nord fond à vue d’œil, L’Islam est devenu un asile de fous, Kadhafi est mort, le Soudan part en couilles, plus personne ne se souvient du Minitel, Les Rolling Stones vont se taire pour de bon, mais il est un endroit au monde qui est resté en dehors du temps, en dehors de l’histoire, qui traverse les siècles sans changer de couleur, d’apparence ou de volume. Un lieu indifférent à la folie de changement qui fait changer à la planète de visage chaque jour, ce lieu unique c’est l’aéroport de Tunis.

D’abord la dimension de l’aéroport tranche avec tout ce qu’on peut voir à travers le monde comme démesure, comme à Détroit, Toronto ou Francfort. L’aéroport de Tunis est une alcôve, l’architecte qui l’a conçu devait penser à un boudoir ou à un palanquin. On ne peut pas s’y perdre, tellement il est intime. Puis au bout de trente ans, on y voit les mêmes visages, les deux femmes de ménages en blouse bleue devant les toilettes des hommes et qui tiennent à la main le même balai qu’en 1984, dans la grande petite salle, inondée de néons, des policiers, les mêmes, macèrent dans des bacs en plastique turquoise qui font penser à des Jacuzzis et ce sont les mêmes qui après avoir ausculté votre passeport durant plus de dix minutes vous posent cette étrange question qu’on ne pose qu’à l’aéroport de Tunis
— Quel est le prénom de votre maman ?
Ce à quoi je réponds toujours :
— Et la vôtre, elle s’appelle comment ?

Dans ce lieu où le temps s’est arrêté pour de bon, on remarque de curieuses coutumes, par exemple, vous devez passer vos bagages au scanner à l’arrivée et non pas au départ. Ce qui dénote le sens pratique des Tunisiens, si vous partez avec une bombe, elle explosera chez les autres, on s’en fout, mais si vous arrivez avec c’est autre chose.

Souvent, en empruntant l’escalier qui mène de l’avion au bus — un must aucun aéroport ne permet ce genre de dépaysement, il me semble parfois reconnaître au bout de la piste. Hannibal embarquant ses troupes sur le vol Tun671 vers Capoue, ou Didon en personne dans le salon d’honneur découpant au cutter les frontières de son royaume, ou bien Saint Louis, en chair et en os, tremblant de fièvre et négociant avec un douanier irascible un excédent de bagages à cause des babioles volées en Égypte.
Les Français sont partis, Bourguiba est mort, Ben Ali est en fuite, les islamistes ont été contraints de renoncer au pouvoir, mais pas à la société, le vent de la Révolution a tout balayé mais il a contourné l’aéroport de Tunis.

J’étais aujourd’hui dans le vol Paris Tunis de 16h40. L’avion était plein mais d’autochtones. A mes côtés il y avait les deux seules touristes du vol, deux petites dames françaises d’un certain âge qui habitent Meudon et qui depuis 30 ans passent les fêtes en Tunisie.
Elles vont à Sidi Bou et elles n’ont pas peur car là-bas, m’ont-elles assuré, il n’y a pas beaucoup de “musulmans”. (sic)
Nous avons longuement échangé devant le tapis de bagages où nos valises s’étaient mêlées à celle d’un vol en provenance de Djeddah. Et la plus âgée fixe à un moment cette foule bruyante et basanée et dit à son amie :
— Tu te rends compte, Marie-Jo, il y a trente ans, dans cette salle il n’y avait que des Européens et aujourd’hui regarde, il n’y a que des … Et dire que certains hurlent quand on parle du “Grand remplacement”. Mais regarde… Nous sommes les seuls blancs et nous allons bientôt mourir.

Mohamed Kacimi, Tunis le 30 Novembre

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