Lettre à mes amis démocrates kabyles

Pourquoi ce black out sur la Kabylie ?

Les événements qui ébranlent actuellement la rive sud de la Méditerranée ont créé un climat inédit en Algérie. Il y souffle un vent d’espoir tempéré par un scepticisme lié à tous les traumatismes collectifs subis et au contexte politique algérien fait d’interpénétration pouvoir, armée, opposition, élite.
Des personnalités, des associations, des partis politiques s’expriment, donnent leur analyse et font des propositions de sortie de crise qui vont de la demande de simples réformes à une exigence de changement radical du système politique.

En lisant ces différents textes et offres de changement, notamment ceux des acteurs kabyles du courant démocratique, j’ai été étonnée de ne trouver aucune référence à la problématique kabyle, en dehors naturellement des écrits autonomistes. Pourtant, la Kabylie a toujours joué un rôle essentiel dans toutes les évolutions politiques de l’Algérie et demeure un enjeu incontournable dans toute perspective d’avenir. Serait-ce, encore une fois l’expression d’une volonté d’aller à un consensus national pour sauvegarder ce qu’on croit être l’unité, quitte à sacrifier les revendications kabyles réitérées tout au long de l’histoire de ses luttes.

Le véritable changement démocratique ne passe-t-il pas par la mise à plat, sans tabous ni complexes, de toutes les questions fondamentales, constitutives de l’impasse politique dans laquelle nous sommes empêtrés depuis des décennies et qui sont à l’origine de grandes injustices et de souffrances.

Contrairement à la Tunisie, la réalité algérienne est autrement plus complexe. La société algérienne est loin d’être homogène. Il y a des communautés linguistiques et culturelles fortes et diverses (je n’emploierai pas ici le mot peuple pour ne pas effaroucher certains esprits) et des réalités historiques qu’on ne peut indéfiniment occulter. Aucun écrit n’évoque ces populations ni les droits collectifs auxquels elles peuvent prétendre. Dans les déclarations, on revendique souvent, et c’est heureux, les droits et libertés individuelles mais ne doit-on pas tout autant appeler au respect les droits collectifs ? Une véritable démocratie ne se doit-elle pas de les prendre en compte ? Retour ligne automatique
Ceux qui vont le plus loin dans l’aspiration démocratique parlent de changement radical du système politique actuel mais ne nous disent pas par quoi le remplacer. Est-ce par un État de droit à la « française » avec son caractère jacobin, ce qui serait, certes, une immense avancée par rapport au système actuel, mais la Kabylie ne sera pas, pour autant, sortie de l’auberge et se verra, comme d’habitude, sacrifiée. Il faudra encore batailler, à l’instar des Bretons, Corses et Occitans dans un système qui ne reconnaît fondamentalement que les droits des individus.

Ou alors, est-ce un système démocratique moins centralisé, pratiqué dans bon nombre de pays, qui fait une place aux spécificités qui les composent leur permettant ainsi de vivre dans leur culture tout en partageant une communauté de destin avec l’ensemble, ce qui permettra aux Kabyles d’achever enfin leur chemin de croix et de participer avec tous les Algériens à l’édification d’un État adapté aux réalités du pays . Cette option marquerait la fin de l’État-Nation jacobin et pourrait changer fondamentalement la donne en Algérie et peut-être même la face de l’Afrique du Nord.

C’est cela, à mon sens, le vrai changement à mettre en avant car, au-delà de la dilapidation des biens publics, de la confusion des pouvoirs, de la corruption, de l’incompétence et autres maux communs à bon nombre des pays du Sud, c’est la question kabyle qui révèle le cœur de la problématique algérienne, laquelle porte sur l’identité, la Nation et donc la configuration de l’État. C’est pour cela que l’on ne peut ni l’ignorer ni l’occulter si on veut apporter de vraies solutions. Dans le cas contraire, on ne fera que pérenniser les conflits qui rongent profondément l’Algérie notamment celui de la légitimité du pouvoir dans une société « mosaïque » ou la majorité doit céder des parts de souveraineté aux populations qui veulent légitimement gérer leurs spécificités. C’est la résolution de cette question, loin des schémas hérités du colonialisme, qui montrera le chemin à suivre et quelle démocratie construire en Algérie au cas où on arriverait un jour à abolir le régime actuel et à maitriser la donne islamiste.

Alors, je vous interpelle, vous, démocrates algériens et particulièrement vous, démocrates kabyles qui connaissez cette souffrance du déni d’existence de l’intérieur, pourquoi ce black out sur la Kabylie, alors que je sais l’attachement profond de bon nombre d’entre vous à cette région dont vous êtes issus ?

Vous connaissez son particularisme et ses aspirations et vous refusez d’écouter sa voix ? Pourquoi cet autisme, ce déni de la réalité et cette fuite en avant ?

Pourquoi la solliciter à chaque fois que vous avez besoin de la mobiliser (marches, grèves) et ne lui accorder aucune place dans vos projets ?Retour ligne automatique
Parler de la Kabylie n’entamera en rien votre engagement pour une Algérie démocratique, non pas « une et indivisible » comme certains d’entre vous le disent mais bien une Algérie plurielle et respectueuse des libertés, de toutes les libertés, individuelles et collectives.

Malika Baraka

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