Lettre sur l’Algérie d’Alexis de Tocqueville, 1837 (I)

Première lettre sur l’Algérie

Les hommes se soumettent quelquefois à la honte, à la tyrannie, à la conquête, mais ils ne souffrent jamais longtemps l’anarchie. Il n’est point de peuple si barbare qu’il échappe à cette loi générale de l’humanité.

« Les lois de la démocratie tendent, en général, au bien du plus grand nombre, car elles émanent de la majorité de tous les citoyens, laquelle peut se tromper, mais ne saurait avoir un intérêt contraire à elle-même. »

Je suppose, Monsieur, pour un moment que l’Empereur de la Chine, débarquant en France à la tête d’une puissance armée, se rende maître de nos plus grandes villes et de notre capitale. Et qu’après avoir anéanti tous les registres publics avant même de s’être donné la peine de les lire, détruit ou dispersé toutes les administrations sans s’être enquis de leurs attributions diverses, il s’empare enfin de tous les fonctionnaires depuis le chef du gouvernement jusqu’aux gardes-champêtres, des pairs, des députés et en général de toute la classe dirigeante ; et qu’il les déporte tous à la fois dans quelque contrée lointaine. Ne pensez-vous pas que ce grand prince, malgré sa puissante armée, ses forteresses et ses trésors, se trouvera bientôt fort embarrassé pour administrer le pays conquis ; que ses nouveaux sujets, privés de tous ceux qui menaient ou pouvaient mener les affaires, seront incapables de se gouverner eux-mêmes, tandis que lui, qui, venant des antipodes, ne connaît ni la religion, ni la langue, ni les lois, ni les habitudes, ni les usages administratifs du pays, et qui a pris soin d’éloigner tous ceux qui auraient pu l’en instruire, sera hors d’état de les diriger. Vous n’aurez donc pas de peine à prévoir, Monsieur, que si les parties de la France qui sont matériellement occupées par le vainqueur lui obéiront, le reste du pays sera bientôt livré à une immense anarchie.

Vous allez voir, Monsieur, que nous avons fait en Algérie précisément ce que je supposais que l’Empereur de la Chine ferait en France.

Quoique la côte d’Afrique ne soit séparée de la Provence que par 160 lieues de mer environ, qu’il se publie chaque année en Europe la relation de plusieurs milliers de voyages dans toutes les parties du monde, qu’on y étudie assidûment toutes les langues de l’Antiquité qu’on ne parle plus et plusieurs des langues vivantes qu’on n’a jamais l’occasion de parler, on ne saurait cependant se figurer l’ignorance profonde dans laquelle on était, il n’y a pas plus de sept ans en France, sur tout ce qui pouvait concerner l’Algérie : on n’avait aucune idée claire des différentes races qui l’habitent ni de leurs mœurs, on ne savait pas un mot des langues que ces peuples parlent ; le pays même, ses ressources, ses rivières, ses villes, son climat étaient ignorés ; on eût dit que toute l’épaisseur du globe se trouvait entre lui et nous. On savait même si peu ce qui se rapporte à la guerre, qui cependant était la grande affaire du moment, que nos généraux se figuraient devoir être attaqués par une cavalerie analogue à celle des mameluks d’Égypte, tandis que nos principaux adversaires, les Turcs d’Alger, n’ont jamais combattu qu’à pied. C’est dans cette ignorance de toutes choses que nous mîmes à la voile, ce qui ne nous empêcha pas de vaincre, car sur un champ de bataille la victoire est au plus brave et au plus fort et non au plus savant.

Mais, après le combat, nous ne tardâmes pas a voir qu’il ne suffit pas pour pouvoir gouverner une nation de l’avoir vaincue.

Vous vous rappelez, Monsieur, ce que je vous ai dit précédemment que tout le gouvernement civil et militaire de la Régence était dans les mains des Turcs. A peine étions-nous maîtres d’Alger, que nous nous hâtâmes de réunir tous les Turcs sans en oublier un seul, depuis le Dey jusqu’au dernier soldat de sa milice et nous transportâmes cette foule sur la côte d’Asie. Afin de mieux faire disparaître les vestiges de la domination ennemie, nous avions eu soin précédemment de lacérer ou de brûler tous les documents écrits, registres administratifs, pièces authentiques ou autres, qui auraient pu perpétuer la trace de ce qui s’était fait avant nous. La conquête fut une nouvelle ère, et de peur de mêler d’une façon irrationnelle le passé au présent, nous détruisîmes même un grand nombre des rues d’Alger, afin de les rebâtir suivant notre méthode, et nous donnâmes des noms français à toutes celles que nous consentions à laisser subsister. Je pense, en vérité, Monsieur, que les Chinois dont je parlais plus haut n’auraient pu mieux faire.

Que résulta-t-il de tout ceci ? Vous le devinez sans peine.

Le gouvernement turc possédait à Alger un grand nombre de maisons et dans la plaine une multitude de domaines ; mais ses titres de propriété avaient disparu dans le naufrage universel de l’ancien ordre de choses. Il se trouva que l’administration française, ne sachant ni ce qui lui appartenait ni ce qui était resté en la légitime possession des vaincus, manqua de tout ou se crut réduite à s’emparer au hasard de ce dont elle avait besoin, au mépris du droit et des droits.

Le gouvernement turc touchait paisiblement le produit de certains impôts que par ignorance nous ne pûmes lever à sa place, et il nous fallut tirer l’argent dont nous avions besoin de France ou l’extorquer à nos malheureux sujets avec des façons beaucoup plus turques qu’aucune de celles dont les Turcs se fussent jamais servis.

Si notre ignorance fit ainsi que le gouvernement français devint irrégulier et oppresseur dans Alger, elle rendit tout gouvernement impossible au dehors.

Les Français avaient renvoyé les caïds des outans en Asie. Ils ignoraient absolument le nom, la composition et l’usage de cette milice arabe qui faisait auxiliairement la police et levait l’impôt sous les Turcs, et qu’on nommait, comme je l’ai dit, la cavalerie du Marzem. Ils n’avaient aucune idée de la division des tribus, et de la division des rangs dans les tribus. Ils ignoraient ce que c’était que l’aristocratie militaire des spahis, et, quant aux marabouts, ils ont été fort longtemps à savoir, quand on en parlait, s’il s’agissait d’un tombeau ou d’un homme.

Les Français ne savaient aucune de ces choses et, pour dire la vérité, ils ne s’inquiétèrent guère de les apprendre.

A la place d’une administration qu’ils avaient détruite jusque dans ses racines, ils imaginèrent de substituer, dans les districts que nous occupions militairement, l’administration française.

Essayez, Monsieur, je vous prie, de vous figurer ces agiles et indomptables enfants du désert enlacés au milieu des mille formalités de notre bureaucratie et forcés de se soumettre aux lenteurs, à la régularité, aux écritures et aux minuties de notre centralisation. On ne conserva de l’ancien gouvernement du pays que l’usage du yatagan et du bâton comme moyens de police. Tout le reste devint français.

Ceci s’appliquait aux villes et aux tribus qui les touchent. Quant au reste des habitants de la Régence, on n’entreprit pas même de les administrer. Après avoir détruit leur gouvernement, on ne leur en donna aucun autre.

Je sortirais du cadre que je me suis tracé si j’entreprenais de faire l’histoire de ce qui s’est passé depuis sept ans en Afrique. Je veux seulement mettre le lecteur en état de le comprendre.

Depuis trois cents ans que les Arabes qui habitent l’Algérie étaient soumis aux Turcs, ils avaient entièrement perdu l’habitude de se gouverner eux-mêmes. Les principaux d’entre eux avaient été écartés des affaires générales par la jalousie des dominateurs ; le marabout était descendu de son coursier pour monter sur un âne. Le gouvernement turc était un détestable gouvernement, mais enfin il maintenait un certain ordre et, bien qu’il autorisât tacitement les guerres des tribus entre elles, il réprimait le vol et assurait les routes. Il était de plus le seul lien qui existait entre les peuplades diverses, le centre où venaient aboutir tant de rayons divergents.

Le gouvernement turc détruit, sans que rien le remplaçât, le pays qui ne pouvait pas encore se diriger lui-même, tomba dans une effroyable anarchie. Toutes les tribus se précipitèrent les unes sur les autres dans une immense confusion, le brigandage s’organisa de toutes parts. L’ombre même de la justice disparut et chacun eut recours à la force.

Ceci s’applique aux Arabes.

à suivre…

Alexis de Tocqueville

 

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