Lettre ouverte à Bouteflika

Monsieur le Président, vous voilà redevenu, malgré la Kabylie, le premier magistrat du pays pour un second mandat. Pendant les cinq longues années qu’a duré votre règne du premier mandat, lequel s’est caractérisé par le rejet de toute expression libre et de toute diversité d’opinion et de culture, vous n’avez pas cessé un seul instant d’insulter et de mépriser cette source de démocratie et de liberté qui est la Kabylie. C’était entièrement irresponsable de la part d’un président de la république. Cependant, cela ne nous a pas étonné, car nous savons que le système dans lequel vous opérez est fondé sur l’irresponsabilité et soutenu par des irresponsables. Mais sachez que cette irresponsabilité qui pourrait se manifester sous diverses formes hideuses, dont la violence que vos agents de sécurité maîtrisent bien, ne nous effraye pas au point de nous faire taire. Nous, les Kabyles, vous harcèlerons tout au long de ce mandat jusqu’à ce que vous nous écoutiez et que vous nous respectiez.

Monsieur le président, tout d’abord permettez-moi de vous renseigner – car, me semble-t-il, à force de refuser de lire, votre loyauté démesurée au panarabisme oblige, toutes les « historiettes » qui se seraient passées avant la conquête arabe de l’Afrique du Nord, votre mémoire est amputée d’un grand pan de l’histoire de l’Algérie. Vous oubliez que les Berbères sont les autochtones de ce pays que vous appelez à tort al-diazaïr (les îles) (1). Il s’ensuit qu’ils disposent de plein droit pour mettre en valeur leur culture ancestrale et développer leur langue maternelle par les moyens de l’état (2) et de l’utiliser partout (3) et à toute fin.

Étant donné cela, votre déclaration ce jour-là à propos de tamazight, en capitale de la Kabylie et devant des personnages emblématiques de l’amazighité que vous avez tenté de défigurer, est une atteinte impardonnable à la dignité des millions de Berbères algériens. Et à peine s’est-on remis du choc provoqué par cette déclaration-là que vous voilà oser déclarer avoir l’intention de soumettre la même langue à un référendum, feignant d’ignorer qu’il ne peut que lui être défavorable, vu le sentiment de rejet affiché à l’encontre du mot même de tamazight par la majorité des arabophones et arabophiles, affûtés justement a cette fin par le régime baathiste dont vous assurez la pérennité.

Monsieur le Président, au cas où vous l’ignoriez, car vous avez passé plus de temps ailleurs qu’en Algérie, sachez que tamazight est une langue, et de ce pays de surcroît, et non pas une marchandise importée de l’étranger, laquelle, par souci de sécurité du citoyen, doit passer par des contrôles qui décideront de son sort, à savoir l’accepter ou la refuser. Et puisque cette langue et culture que vous méprisez à la perfection se trouvaient déjà sur ce territoire bien avant l’arrivée des Arabes, vos aïeux que vous glorifiez à chaque occasion couverte par les caméras de votre fidèle majordome, HHC, ils doivent normalement figurer sur la liste des priorités de ce pays et l’état ne doit pas, à chaque révolte populaire, faire naître dans les cœurs des Berbères des faux espoirs en remettant aux nouvelles échéances, (et non pas en refusant, ce qui aurait au moins le mérite d’être plus clair et plus précis) leur prise en charge et ce, sous prétexte qu’il y a sur le bureau de la présidence des dossiers plus brûlants qui doivent être traités en ultra urgence.

Monsieur le Président, sans chercher à vous décevoir, je vous annonce que parmi les Berbères, et non pas les barbares comme vos ministres et médias lourds de haine et de bêtises ont osé nous appeler lors de la marche noire du 14 juin 2001, il y a des gens éclairés capables de dévoiler vos stratagèmes et déjouer vos complots. Ils savent pertinemment que votre indécision à reconnaître officiellement l’identité berbère dans toutes ses dimensions n’est qu’une autre forme de mépris parmi tant d’autres que vous adorez afficher au public amazigh, à chaque fois qu’il vous est demandé de répondre publiquement, clairement et immédiatement à propos de la berbérité, dans l’espoir de le pousser à commettre l’irréparable, ce qui vous servira d’alibi pour ordonner la sortie de votre machine de guerre déjà programmée depuis si longtemps pour l’écraser.

Monsieur le Président, depuis le jour où l’on vous a nommé Maître du palais d’El-Mouradia, vous avez tellement voyagé, et aux frais du contribuable je vous le rappelle, qu’on a cru avoir envoyé blanchir l’image de l’Algérie, que le système que vous représentez a sali, non pas un président de la république, mais un aventurier n’ayant dans son crâne que l’idée de faire le tour du monde. Et lors de vos longs séjours à l’étranger, pendant les moments cruciaux que traverse notre pays, vous avez tellement brillé par votre absence qu’on a douté avoir un chef d’état qui daigne s’occuper de nos propres affaires intérieures.

Monsieur le Président, étant donnée ma conviction que tous ces voyages et séjours ne vous ont rien enseigné en matière des identités des pays hôtes, en raison du syndrome du parti unique qui vous hante encore, vous contraignant à voir tout l’univers symétrique et uniforme, je me permets de vous renseigner, souhaitant ainsi contribuer au rétablissement de votre perception visuelle des choses.

Sachez, Monsieur le Président, que bien des pays du monde ont précédé l’Algérie, dont vous êtes convaincu être le Premier Magistrat, dans leur course vers le respect des droits culturels de leurs peuples. Certaines nations, comme les États Unis (4), abritent une multitude d’ethnies qui jouissent toutes des mêmes droits culturels. D’autres pays, comme la Belgique, la Suisse et le Groenland (5), possèdent jusqu’à plus d’une langue officielle sans que cela menace leur stabilité.
Bien au contraire, leur unité nationale demeure très solide, car chaque communauté linguistique se sent satisfaite. Voyez-vous, Monsieur le Président, c’est plutôt le sentiment d’avoir été lésé qui incite un peuple à la rébellion, à la lutte pour l’autonomie ou, plus extrême encore, à la guerre pour l’indépendance.

Monsieur le Président, dans beaucoup d’occasions, et votre sinistrement fameuse ENTV en est témoin, vous avez déclaré n’avoir accepté de venir prendre le commandement de l’Algérie (ce qui sous-entend au passage que vous n’étiez pas élu démocratiquement lors votre premier mandat) que par envie de sauver les Algériens, victimes de toute sorte de complots ourdis par on ne sait qui. Si votre intention, comme vous l’avez prétendu également dans votre serment fait, comme tout bon musulman, la main sur le saint Coran, est de rendre ce pays un havre de paix, répondez alors, pour une fois publiquement, dans ce deuxième mandat, par quelque chose de sensé et d’apaisant à propos du dossier kabyle, lequel, toute la Kabylie vous le garantit, ne peut qu’exploser s’il est manipulé dans un mauvais sens ou s’il est maintenu ignoré dans les oubliettes de votre bureau, en attendant sa péremption. C’est cette attitude qui causera au final des dommages apocalyptiques à votre système fondé sur la corruption, le vol, le mensonge, l’intimidation, l’exclusion et le mépris.

Messaoudi Djaafar, Takerboust
Texte rédigé après la réeléction d’Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République algérienne démocratique et populaire en avril 2004

Notes :

(1)- En réalité, l’Algérie tire son nom du mot berbère « Ziri / Dziri », clair deRetour ligne automatique
lune, d’où le nom « Ziri /Dziri » porté par le fondateur de la capitale Alger.Retour ligne automatique
Bologhine, actuellement nom d’une partie d’Alger, était le nom du fils de Ziri.

(2)- L’Etat n’a jamais déboursé un sou sous forme de prix littéraire pour encourager les écrivains d’expression berbère ou sous forme de subventions pour sauver des revues, des troupes théâtrales, etc. en difficultés financières ou simplement pour améliorer les budgets des cinéastes ayant réalisé des films en kabyle et sur les Kabyles. Le plus débile encore est que ces derniers temps « Sa Majesté le roi Abdca… » s’est arrogé le droit de priver la Kabylie de toute subvention étatique, car elle ne soutient pas son projet d’enterrer vif ce dont la jeunesse kabyle s’est sacrifiée !

(3)- N’est-il pas injuste de refuser à un Berbère le droit de s’exprimer en sa langue maternelle en cour de justice de son propre pays ? Et n’est-il pas injuste de refuser à un berbère d’enregistrer son propre enfant dans l’état civile sous un nom berbère ?

(4)- Il existe aux USA des villes entières où l’on pratique librement sa culture et sa langue d’origine. Visiter China-Town, par exemple, vous donnera l’impression que vous êtes en Chine. À noter aussi qu’en 1996 le peuple américain a fait échouer la loi sur l’officialisation de l’anglais et ce par respect aux autres langues du pays.

(5)- A titre d’exemple, la Belgique possède trois langues officielles : le français, le néerlandais et l’allemand.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire