Lettre sur la comédie

Si dans la plupart des tragédies anglaises les héros sont ampoulés et les héroïnes extravagantes, en récompense le style est plus naturel dans la comédie. Mais ce naturel nous paraîtrait souvent celui de la débauche plutôt que celui de l’honnêteté. On y appelle chaque chose par son nom. Une femme fâchée contre son amant lui souhaite la vérole. Un ivrogne, dans une pièce qu’on joue tous les jours, se masque en prêtre, fait du tapage, est arrêté par le guet. Il se dit curé ; on lui demande s’il a une cure : il répond qu’il en a une excellente pour la chaude… Une des comédies les plus décentes, intitulée le Mari négligent, représente d’abord ce mari qui se fait gratter la tête par une servante, assise à côté de lui ; sa femme survient et s’écrie : A quelle autorité ne parvient-on pas par être p….! Quelques cyniques prennent le parti de ces expressions grossières ; ils s’appuient sur l’exemple d’Horace, qui nomme par leur nom toutes les parties du corps humain et tous les plaisirs qu’elles donnent. Ce sont des images qui gagnent chez nous à être voilées. Mais Horace, qui semble fait pour les mauvais lieux ainsi que pour la cour, et qui entend parfaitement les usages de ces deux empires, parle aussi franchement de ce qu’un honnête homme dans ses besoins peut faire à une jeune fille que s’il parlait d’une promenade ou d’un souper. On ajoute que les Romains, du temps d’Auguste, étaient aussi polis que les Parisiens, et que ce même Horace, qui loue l’empereur Auguste d’avoir réformé les mœurs, se conformait sans honte à l’usage de son siècle, qui permettait les filles, les garçons, et les noms propres. Chose étrange (si quelque chose pouvait l’être) qu’Horace, en parlant le langage de la débauche, fut le favori d’un réformateur, et qu’Ovide, pour avoir parlé le langage de la galanterie, fut exilé par un débauché, un fourbe, un assassin nommé Octave, parvenu à l’empire par des crimes qui méritaient le dernier supplice.

Quoi qu’il en soit, Bayle prétend que les expressions sont indifférentes : en quoi lui, les cyniques, et les stoïciens, semblent se tromper, car chaque chose a des noms différents qui la peignent sous divers aspects, et qui donnent d’elle des idées fort différentes. Les mots de magistrat et de robin, de gentilhomme et de gentillâtre, d’officier et d’aigrefin, de religieux et de moine, ne signifient pas la même chose. La consommation du mariage, et tout ce qui sert à ce grand œuvre, sera différemment exprimé par le curé, par le mari, par le médecin, et par un jeune homme amoureux. Le mot dont celui-ci se servira réveillera l’image du plaisir ; les termes du médecin ne présenteront que des figures anatomiques ; le mari fera entendre avec décence ce que le jeune indiscret aura dit avec audace ; et le curé tâchera de donner l’idée d’un sacrement. Les mots ne sont donc pas indifférents puisqu’il n’y a point de synonymes.

Il faut encore considérer que si les Romains permettaient des expressions grossières dans des satires qui n’étaient lues que de peu de personnes, ils ne souffraient pas des mots déshonnêtes sur le théâtre. Car, comme dit La Fontaine, Retour ligne automatique
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Chastes sont les oreilles, Retour ligne automatique
Encor que les yeux soient fripons

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En un mot, il ne faut qu’on prononce en public un mot qu’une honnête femme ne puisse répéter.

Les Anglais ont pris, ont déguisé, ont gâté la plupart des pièces de Molière. Ils ont voulu faire un Tartuffe. Il était impossible que ce sujet réussît à Londres : la raison en est qu’on ne se plaît guère aux portraits des gens qu’on ne connaît pas. Un des grands avantages de la nation anglaise, c’est qu’il n’y a point de tartufes chez elle. Pour qu’il y eût de faux dévots, il faudrait qu’il y en eût de véritables. On n’y connaît presque pas le nom de dévot mais beaucoup celui d’honnête homme. On n’y voit point d’imbéciles qui mettent leurs âmes en d’autres mains, ni de ces petits ambitieux qui s’établissent, dans un quartier de la ville, un empire despotique sur quelques femmelettes autrefois galantes et toujours faibles, et sur quelques hommes plus faibles et plus méprisables qu’elles. La philosophie, la liberté, et le climat, conduisent à la misanthropie : Londres, qui n’a point de tartufes, est plein de Timons. Aussi le Misanthrope, ou l’Homme au franc procédé est une des bonnes comédies qu’on ait à Londres : elle fut faite du temps que Charles II et sa cour brillante tâchaient de défaire la nation de son humeur noire. Wicherley, [1] auteur de cet ouvrage était l’amant déclaré de la duchesse de Cléveland, maîtresse du roi. Cet homme, qui passait sa vie dans le plus grand monde, et peignait les ridicules et les faiblesses avec les couleurs les plus fortes. Les traits de la pièce de Wicherley sont plus hardis que ceux de Molière ; mais aussi ils ont moins de finesse et de bien séance. L’auteur anglais a corrigé le seul défaut qui soit dans la pièce de Molière : ce défaut est le manque d’intrigue et d’intérêt. La pièce anglaise est intéressante, et l’intrigue en est ingénieuse, mais trop hardie pour nos mœurs.

C’est un capitaine de vaisseau plein de valeur, de franchise, et de mépris pour le genre humain. Il a un ami sage et sincère dont il se défie, et une maîtresse dont il est tendrement aimé, sur laquelle il ne daigne pas jeter les yeux ; au contraire il a mis toute sa confiance dans un faux ami qui est le plus indigne homme qui respire, et il a donné son cœur à la plus coquette et à la plus perfide de toutes les femmes. Il est bien assuré que cette femme est une Pénélope, et ce faux ami un Caton. Il part pour s’aller battre contre les Hollandais, et laisse tout son argent, ses pierreries, et tout ce qu’il a au monde, à cette femme de bien, et recommande cette femme elle-même à cet ami fidèle, sur lequel il compte si fort. Cependant le véritable honnête homme dont il se défie tant s’embarque avec lui ; et la maîtresse qu’il n’a pas seulement daigné regarder se déguise en page, et fait le voyage sans que le capitaine s’aperçoive de son sexe de toute la campagne.

Le capitaine, ayant fait sauter son vaisseau dans un combat, revient à Londres, sans secours, sans vaisseau, et sans argent, avec son page et son ami, ne connaissant ni l’amitié de l’un, ni l’amour de l’autre. Il va droit chez la perle des femmes, qu’il compte retrouver avec sa cassette et sa fidélité : il la retrouve mariée avec l’honnête fripon à qui il s’était confié, et on ne lui a pas plus gardé son dépôt que le reste. Mon homme a toutes les peines du monde à croire qu’une femme de bien puisse faire de pareils tours ; mais, pour l’en convaincre mieux, cette honnête dame devient amoureuse du petit page, et veut le prendre à force. Mais comme il faut que justice se fasse, et que dans une pièce de théâtre le vice soit puni et la vertu récompensée, il se trouve à la fin du compte que le capitaine se met à la place du page, couche avec son infidèle, fait cocu son traître ami, lui donne un bon coup d’épée au travers du corps, reprend sa cassette, et épouse son page. Vous remarquerez qu’on a encore lardé cette pièce d’une comtesse de Pimbesche, vieille plaideuse, parente du capitaine, laquelle est bien la plus plaisante créature et le meilleur caractère qui soit au théâtre.

Wicherley a encore tiré de Molière une pièce non moins singulière et non moins hardie : c’est une espèce d’École des Femmes.

Le principal personnage de la pièce est un drôle à bonnes fortunes, la terreur des maris de Londres, qui, pour être plus sûr de son fait, s’avise de faire courir le bruit que dans sa dernière maladie les chirurgiens ont trouvé à propos de le faire eunuque. Avec cette belle réputation tous les maris lui amènent leurs femmes, et le pauvre homme n’est plus embarrassé que du choix. Il donne surtout la préférence à une petite campagnarde qui a beaucoup d’innocence et de tempérament, et qui fait son mari cocu avec une bonne foi qui vaut mieux que la malice des dames les plus expertes. Cette pièce n’est pas, si vous voulez, l’école des bonnes mœurs, mais en vérité c’est l’école de l’esprit et du bon comique.

Un chevalier Van Brugh a fait des comédies encore plus plaisantes, mais moins ingénieuses. Ce chevalier était un homme de plaisir, et, par-dessus cela, poète et architecte. On prétend qu’il écrivait avec autant de délicatesse et d’élégance qu’il bâtissait grossièrement, C’est lui qui a bâti le fameux château de Blenheim, pesant et durable monument de notre malheureuse bataille d’Hochstedt. Si les appartements étaient seulement aussi larges que les murailles sont épaisses, ce château serait assez commode.

On a mis dans l’épitaphe de Van Brugh qu’on souhaitait que la terre ne lui fût point légère, attendu que de son vivant il l’avait si inhumainement chargée. Ce chevalier, ayant fait un tour en France avant 1a belle guerre de 1701, fut mis à la Bastille, et y resta quelque temps, sans avoir pu jamais savoir ce qui lui avait attiré cette distinction de la part de notre ministère. Il fit une comédie à la Bastille, et, ce qui est à mon sens fort étrange, c’est qu’il n’y a dans cette pièce aucun trait contre le pays dans lequel il essuya cette violence.

Celui de tous les Anglais qui a porté le plus loin la gloire du théâtre comique est feu M. Congrève. Il n’a fait que peu de pièces, mais toutes sont excellentes dans leur genre. Les règles du théâtre y sont rigoureusement observées. Elles sont pleines de caractères nuancés avec une extrême finesse ; on n’y essuie pas la moindre mauvaise plaisanterie ; vous y voyez partout le langage des honnêtes gens avec des actions de fripon : ce qui prouve qu’il connaissait bien son monde, et qu’il vivait dans ce qu’on appelle la bonne compagnie.

Ses pièces sont les plus spirituelles et les plus exactes ; celles de Van Brugh, les plus gaies ; et celles de Wicherley, les plus fortes.

Il est à remarquer qu’aucun de ces beaux esprits n’a mal parlé de Molière. Il n’y a que les mauvais auteurs anglais qui aient dit du mal de ce grand homme.

Au reste, ne me demandez pas que j’entre ici dans le moindre détail de ces pièces anglaises dont je suis si grand partisan, ni que je vous rapporte un bon mot ou une plaisanterie des Wicherley et des Congrève ; on ne rit point dans une traduction. Si vous voulez connaître la comédie anglaise, il n’y a d’autre moyen pour cela que d’aller à Londres, d’y rester trois ans, d’apprendre bien l’anglais, et de voir la comédie tous les jours. Je n’ai pas grand plaisir en lisant Plaute et Aristophane : pourquoi ? c’est que je ne suis ni Grec ni Romain. La finesse des bons mots, l’allusion, l’à-propos, tout cela est perdu pour un étranger.

Il n’en est pas de même dans la tragédie. Il n’est question chez elle que de grandes passions et de sottises héroïques consacrées par de vieilles erreurs de fable ou d’histoire. Oedipe, Électre, appartiennent aux Espagnols, aux Anglais, et à nous, comme aux Grecs. Mais la bonne comédie est la peinture parlante des ridicules d’une nation ; et, si vous ne connaissez pas la nation à fond, vous ne pouvez guère juger de la peinture.

On reproche aux Anglais leur scène souvent ensanglantée et ornée de corps morts ; on leur reproche leurs gladiateurs, qui combattent à moitié nus devant de jeunes filles, et qui s’en retournent quelquefois avec un nez et une joue de moins. Ils disent pour leurs raisons qu’ils imitent les Grecs dans l’art de la tragédie, et les Romains dans l’art de couper des nez. Mais leur théâtre est un peu loin de celui des Sophocle et des Euripide ; et, à l’égard des Romains, il faut avouer qu’un nez et une joue sont bien peu de chose en comparaison de cette multitude de victimes qui s’égorgeaient mutuellement dans le cirque pour le plaisir des dames romaines.

Ils ont eu quelquefois des danses dans leurs comédies, et ces danses ont été des allégories d’un goût singulier. Le pouvoir despotique et l’état républicain furent représentés en 1709 par une danse tout à fait galante. On voyait d’abord un roi qui, après un entrechat, donnait un grand coup de pied dans le derrière à son premier ministre ; celui-ci le rendait à un second, le second à un troisième ; et enfin celui qui recevait le dernier coup figurait le gros de la nation, qui ne se vengeait sur personne : le tout se faisait en cadence. Le gouvernement républicain était figuré par une danse ronde, où chacun donnait et recevait également. C’est pourtant là le pays qui a produit des Addison, des Pope, des Locke, et des Newton !

Lettre XIX Voltaire in Lettres philosophiques

 

Notes

[1Né en 1640, mort en 1715.

 

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