Lettre sur l’Algérie (IV)

Ce qu’il est permis d’affirmer dès à présent avec certitude, c’est que nous ne pouvons souffrir que toutes les tribus arabes de la Régence reconnaissent jamais le même chef. C’est déjà beaucoup trop peu de deux. Notre sécurité présente, et le soin de notre avenir, exigeraient qu’il y en eût trois ou quatre au moins.

Indépendamment des tribus sur lesquelles il est de notre intérêt de ne chercher à exercer, quant à présent, qu’une influence indirecte, il y a une partie assez considérable du pays que notre sécurité aussi bien que notre honneur nous oblige à conserver sous notre puissance immédiate et à gouverner sans intermédiaire.

Là se trouvent une population française et une population arabe à faire vivre paisiblement dans les mêmes lieux. La difficulté est grande. Je suis bien loin pourtant de la croire insurmontable.

Je ne prétends pas entrer ici, Monsieur, avec vous dans le détail des moyens dont on pourrait se servir pour atteindre ce but. Il me suffit d’indiquer en gros ce qui me parait être la condition principale du succès.

Il est évident pour moi que nous ne réussirons jamais si nous entreprenons de soumettre nos nouveaux sujets de l’Algérie aux formes de l’administration française.

On ne fait point impunément du nouveau en fait de coutumes politiques. Nous sommes plus éclairés et plus forts que les Arabes, c’est à nous de nous plier d’abord jusqu’à un certain point à leurs habitudes et à leurs préjugés. En Algérie comme ailleurs, la grande affaire d’un gouvernement nouveau n’est pas de créer ce qui n’existe point, mais d’utiliser ce qui est. Les Arabes vivaient en tribus il y a deux mille ans dans le Yémen ; ils ont traversé toute l’Afrique et ont envahi l’Espagne en tribus, ils vivent encore de la même manière de nos jours. L’organisation par tribus, qui est la plus tenace de toutes les institutions humaines, ne saurait donc leur être enlevée d’ici à longtemps sans bouleverser tous leurs sentiments et toutes leurs idées. Les Arabes nomment eux-mêmes leurs chefs, il faut leur conserver ce privilège. Ils ont une aristocratie militaire et religieuse, il ne faut point chercher à la détruire, mais à s’en emparer et à en prendre une partie à notre solde ainsi que le faisaient les Turcs. Non seulement il est utile de tirer parti des coutumes politiques des Arabes, mais il est nécessaire de ne modifier que peu à peu les règles de leur droit civil. Car vous saurez, Monsieur, que la plupart de ces règles sont tracées dans le Coran de telle sorte que chez les Musulmans la loi civile et [la loi] religieuse se confondent sans cesse.

Il faut bien prendre garde surtout de nous livrer en Algérie à ce goût de l’uniformité qui nous tourmente et penser qu’à des êtres dissemblables il serait aussi dangereux qu’absurde d’appliquer la même législation. Lors de la chute de l’empire d’Occident, on a vu régner en même temps des lois barbares auxquelles le Barbare était soumis et des lois romaines que le Romain suivait.

Cet exemple est bon à imiter, c’est ainsi seulement qu’on peut espérer de traverser sans périr l’époque de transition qui s’écoule avant que deux peuples différents de civilisation puissent arriver à se fondre dans un seul tout.

Lorsque des Français et des Arabes habitent le même district, il faut donc se résoudre à appliquer à chacun d’eux la législation qu’il peut comprendre et qu’il a appris à respecter. Que le chef politique soit commun aux deux races, mais que pendant longtemps tout le reste diffère, la fusion viendra plus tard d’elle-même.

Il serait bien nécessaire aussi que la législation qui régit les Français en Afrique ne restât pas exactement la même que celle qui est en vigueur en France. Un peuple naissant ne peut point supporter les mêmes gênes administratives qu’un vieux peuple, et les mêmes formalités lentes et multipliées qui garantissent quelquefois la sécurité du second empêchent le premier de se développer et presque de naître.

Nous avons besoin en Afrique autant qu’en France, et plus qu’en France, des garanties essentielles à l’homme qui vit en société ; il n’y a pas de pays où il soit plus nécessaire de fonder la liberté individuelle, le respect de la propriété, la garantie de tous les droits que dans une colonie. Mais d’une autre part une colonie a besoin d’une administration plus simple, plus expéditive et plus indépendante du pouvoir central que celles qui dirigent les provinces continentales de l’empire.

Il faut donc retenir avec soin en Algérie la substance de notre état politique, mais ne pas tenir trop superstitieusement à sa forme ; et montrer plus de respect pour l’esprit que pour la lettre. Ceux qui ont visité l’Algérie prétendent que le contraire s’y remarque : ils disent qu’on y observe avec un soin scrupuleux les moindres méthodes administratives de la mère patrie et qu’on y oublie souvent les grands principes qui servent de base à nos lois. En agissant ainsi on peut espérer de multiplier les fonctionnaires publics, mais non les colons.

J’imagine, Monsieur, que maintenant que j’approche du terme de cette trop longue lettre, vous êtes tenté de me demander quelles sont, après tout, mes espérances sur l’avenir de notre nouvelle colonie.

Cet avenir me paraît être dans nos mains, et je vous dirai sincèrement qu’avec du temps, de la persévérance, de l’habileté et de la justice, je ne doute pas que nous ne puissions élever sur la côte d’Afrique un grand monument à la gloire de notre patrie.

à suivre…

Alexis de Tocqueville, 1837

1 Commentaire

  1. les tribus arabes ….La plus grande imposture occidentale après celle de l’église. Jamais les arabes n’ont existé réellement. L’islam par lequel ont les a fait naître n’est qu’une création des orthodoxes africains. Personne ne peut donner les preuves d’existence des leurs ancêtres . Une preuve de leur fabrication par la France qui a ruiné les anciens indigènes avec cette création imaginaire.

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