Lettre sur l’Algérie (V)

Je vous ai dit, Monsieur, en commençant que les Arabes étaient tout à la fois pasteurs et cultivateurs, et que, bien qu’ils possédassent toutes les parties du sol, ils n’en cultivaient jamais qu’une très faible partie. La population arabe est donc fort clairsemée, elle occupe beaucoup plus de terrain qu’elle n’en peut ensemencer tous les ans. La conséquence de ceci est que les Arabes vendent aisément et à bas prix la terre et qu’une population étrangère peut sans peine s’établir à côté d’eux sans qu’ils en souffrent.

Vous comprenez dès lors, Monsieur, comment il est facile aux Français plus riches et plus industrieux que les Arabes d’occuper sans violence une grande partie du sol et de s’introduire paisiblement et en grand nombre jusqu’au sein des tribus qui les environnent. Il est facile de prévoir un temps prochain où les deux races seront entremêlées de cette manière sur beaucoup de points de la Régence.Retour ligne automatique
Mais ce n’est point assez pour les Français de se placer à côté des Arabes, s’ils ne parviennent pas à établir avec eux un lien durable et à former enfin des deux races un seul peuple.

Tout ce que j’ai appris de l’Algérie me porte à croire que cet événement n’est point aussi chimérique que bien des gens le supposent.

Le gros des Arabes conserve encore une foi fort vive dans la religion de Mahomet ; cependant il est aisé de voir dans cette portion du territoire musulman, comme dans toutes les autres, que les croyances religieuses perdent sans cesse de leur vigueur et deviennent de plus en plus impuissantes à lutter contre les intérêts de ce monde. Quoique la religion ait joué un grand rôle dans les guerres qu’on nous a faites jusqu’à présent en Afrique et qu’elle ait servi de prétexte aux marabouts pour reprendre les armes, on peut dire qu’elle n’a été que la cause secondaire à laquelle ces guerres doivent être attribuées. On nous a attaqués bien plus comme des étrangers et des conquérants que comme des chrétiens et l’ambition des chefs plus que la foi des peuples a mis les armes à la main contre nous. Toutes les fois que le patriotisme ou l’ambition n’entraîne point contre nous les Arabes, l’expérience a montré que la religion ne les empêche pas de devenir nos plus zélés auxiliaires, et, sous notre drapeau, ils font une aussi rude guerre à leurs coreligionnaires que ceux-ci nous la font à nous-mêmes.

Il est donc permis de croire que si nous prouvons de plus en plus que sous notre domination ou dans notre voisinage l’islamisme n’est point en danger, les passions religieuses achèveront de s’éteindre et que nous n’aurons en Afrique que des ennemis politiques.

On aurait également tort de penser que les habitudes civiles des Arabes les rendent incapables de se plier à une vie commune avec nous.

En Espagne, les Arabes étaient sédentaires et agriculteurs ; dans les environs des villes de l’Algérie, il y a un grand nombre d’entre eux qui bâtissent des maisons et s’adonnent sérieusement à l’agriculture. Les Arabes ne sont donc pas naturellement et forcément pasteurs. Il est vrai qu’à mesure qu’on s’avance vers le désert, on voit disparaître les maisons et s’élever la tente. Mais c’est qu’à mesure qu’on s’éloigne des côtes la sûreté des propriétés et des personnes diminue et que, pour un peuple qui craint pour son existence et sa liberté, il n’y a rien de plus convenable que la vie nomade. Je vois bien que les Arabes aiment mieux errer en plein air que de rester exposés à la tyrannie d’un maître, mais tout m’indique que s’ils pouvaient être libres, respectés et sédentaires, ils ne tarderaient pas à se fixer. Je ne doute point qu’ils ne prissent bientôt notre genre de vie si nous leur donnions un intérêt durable à le faire.

Rien enfin dans les faits connus ne m’indique qu’il y ait incompatibilité d’humeur entre les Arabes et nous. Je vois au contraire, qu’en temps de paix, les deux races s’entremêlent sans peine et qu’à mesure qu’elles se connaissent mieux, elles se rapprochent.

Tous les jours les Français conçoivent des notions plus claires et plus justes sur les habitants de l’Algérie. Ils apprennent leurs langues, se familiarisent avec leurs coutumes et l’on en voit même qui font voir une sorte d’enthousiasme irréfléchi pour elles. D’une autre part, toute la jeune génération arabe d’Alger parle notre langue et a déjà pris en partie nos mœurs.

Lorsqu’il fut question dernièrement dans la banlieue d’Alger de se défendre contre le brigandage de quelques tribus ennemies, on vit se former une garde nationale composée d’Arabes et de Français qui vinrent dans les mêmes corps de garde et partagèrent ensemble les mêmes fatigues et les mêmes dangers.

Il n’y a donc point de raisons de croire que le temps ne puisse parvenir à amalgamer les deux races. Dieu ne l’empêche point ; les fautes seules des hommes pourraient y mettre obstacle.

Ne désespérons donc point de l’avenir, Monsieur ; ne nous laissons pas arrêter par des sacrifices passagers lorsqu’un immense objet se découvre et que de persévérants efforts peuvent l’atteindre.

Alexis de Tocqueville, 1837

 

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