Lettres morales

Venez, ma chère et digne amie, écouter la voix de celui qui vous aime ; elle n’est point, vous le savez, celle d’un vil séducteur ; si jamais mon cœur s’égara dans des vœux dont vous m’avez fait rougir, ma bouche au moins ne un ta point de justifier mes égarements, la raison travestie en sophismes ne prêta point son ministère à l’erreur ; le vice humilié se tut au nom sacré de la vertu ; la foi, l’honneur, la sainte vérité ne furent point outragés dans mes discours ; en m’abstenant de donner à mes fautes des noms honnêtes j’empêchai que l’honnêteté ne sortît de mon cœur, je le tins ouvert aux leçons de la sagesse que vous daignâtes me faire entendre : c’est maintenant mon tour, ô Sophie, c’est à moi de vous rendre le prix de vos soins, puisque vous avez conservé mon âme aux vertus qui vous sont chères, je veux pénétrer la vôtre de celles qui lui sont peut-être encore inconnues. Que je m’estime heureux de n’avoir jamais prostitué ma plume ni ma bouche au mensonge, je m’en sens moins indigne d’être aujourd’hui près de vous l’organe de la vérité.

En me rappelant la circonstance où vous me demandâtes des règles de morale à votre usage, je ne puis douter que vous n’en pratiquassiez alors une des plus sublimes, et que dans le danger auquel m’exposait une aveugle passion, vous ne songeassiez plus encore à mon instruction qu’à la vôtre. Il n’y a qu’un scélérat qui puisse exposer les devoirs d’autrui en foulant aux pieds les siens ou plier la morale à ses passions et vous qui m’honorez de votre amitié, savez bien qu’avec un cœur faible, je n’ai pas l’âme d’un méchant. En m’efforçant de remplir aujourd’hui la noble tâche que vous m’avez imposée, je vous offre un hommage qui vous est dû. La vertu m’en est plus chère depuis que je la tiens de vous.

En soumettant au devoir et à la raison les sentiments que vous m’aviez inspirés, vous avez exercé le plus grand, le plus digne empire que le ciel ait donné à la beauté et à la sagesse. Non Sophie, un amour pareil au mien ne pouvait céder qu’à lui-même, vous seule comme les Dieux pouviez détruire votre ouvrage et il n’appartenait qu’à vos vertus d’effacer l’effet de vos charmes.

Loin que mon cœur en s’épurant se soit détaché du vôtre ; à l’amour aveugle ont succédé mille sentiments éclairés qui me font un devoir charmant de vous aimer toute ma vie, et vous ne m’en êtes que plus chère depuis que j’ai cessé de vous adorer. Mes désirs, loin de s’attiédir en changeant d’objet, n’en deviennent que plus ardents en devenant plus honnêtes. S’ils osèrent dans le secret de mon cœur attenter à vos attraits, ils ont bien réparé cet outrage, ils ne tendent plus qu’à la perfection de votre âme et à justifier s’il est possible tout ce que la mienne a senti pour vous. Oui, soyez parfaite comme vous pouvez l’être et je serai plus heureux que de vous avoir possédée. Puisse mon zèle aider à vous élever si fort au-dessus de moi, que l’amour propre me dédommage en vous de mes humiliations et me console en quelque sorte de n’avoir pu vous atteindre ; ah ! si les soins de mon amitié peuvent encourager vos progrès, songer quelquefois à tout ce que j’ai droit d’attendre d’un cœur que le mien n’a pu mériter.

Après tant de jours perdus à poursuivre une vaine gloire, à dire au public des vérités qu’il n’est point en état d’entendre, je me vois enfin proposer un objet utile, je remplirai des soins que vous exigez de moi, je m’occuperai de vous, de vos devoirs, des vertus qui vous conviennent, des moyens de perfectionner votre heureux naturel. Je vous aurai toujours sous les yeux : non, quand je passerais ma vie à me chercher un travail agréable, je n’en saurais trouver un mieux selon mon cœur que celui que vous m’imposez.

Jamais projet ne fut formé sous de plus doux auspices ; jamais entreprise ne promit un plus heureux succès. Tout ce qui peut enflammer le courage et nourrir l’espérance s’unit à la plus tendre amitié pour exciter mon zèle ; le chemin de la perfection vous est ouvert sans obstacle ; la nature et le sort ont tant fait pour vous, que ce qui vous manque encore ne dépend plus que de votre volonté, et votre cœur me répond d’elle dans tout ce qui tient à la vertu. Vous portez un nom illustre que votre fortune soutient et que votre mérite honore ; une famille naissante n’attend que vos soins pour vous rendre un jour la plus heureuse des mères [1] ; votre époux, accueilli à la cour, estimé à la guerre, intelligent dans les affaires, jouit d’un bonheur constant qui commença par son mariage . [2] Le goût des plaisirs ne vous est pas étranger ; la retenue et la modération vous sont encore plus naturelles ; vous avez les agréments qui font réussir dans le monde, les lumières qui le font mépriser, et les talents qui en dédommagent ; vous serez partout où vous voudrez être et toujours à votre place.Retour ligne automatique
Ce n’était pas encore assez ; mille autres jouissent de tous ces avantages et ne sont que des femmes vulgaires. Des biens plus précieux sont votre aimable partage. Un esprit juste et pénétrant, un cœur droit et sensible, une âme éprise de l’amour du beau, un sentiment exquis pour le connaître, voilà les garants des espérances que j’ai conçues de vous. Ce n’est pas moi qui veux que vous soyez la meilleure, la plus digne, la plus respectable des femmes ; c’est la nature qui l’a voulu, ne trompez pas ses vues, n’enfouissez pas ses talents. Je ne vous demande que d’interroger votre cœur, et de faire ce qu’il vous prescrit. N’écoutez ma voix, ô Sophie, qu’autant que vous la sentirez confirmer par la sienne.

Parmi tous ces dons que le Ciel vous a départis oserai-je compter celui d’un ami fidèle ? Il en est un, vous le savez, qui non content de vous chérir telle que vous êtes, se pénètre d’un vif et pur enthousiasme pour tout ce qu’on doit espérer de vous. Il vous contemple d’un œil avide dans tous les états où vous pouvez être ; il vous voit à Inique instant de sa vie, dans le passé, dans le présent, dans l’avenir ; il voudrait rassembler à la fois tout votre être au fond de son âme. Il ne connaît d’autre plaisir que de s’occuper de vous sans cesse, son plus cher désir est de vous voir assez parfaite pour inspirer à tout l’univers les mêmes sentiments qu’il a pour vous. Près du terme de ma courte carrière, il semble à l’ardeur dont je me sens enflammé que je reçoive une nouvelle vie pour l’employer à guider la vôtre. Mon esprit s’éclaire au feu de mon cœur, j’éprouve en moi l’invincible impulsion du nie. Je me crois envoyé du Ciel pour perfectionner son plus digne ouvrage ; oui, Sophie, les occupations de mes derniers jours honoreront ma stérile jeunesse si vous daignez m’écouter, ce que j’aurais fait pour vous rachètera l’inutilité de ma vie entière ; et j’en deviendrai meilleur moi même, en m’efforçant de vous donner l’exemple des vil lus dont je veux vous inspirer l’amour.

Nous avons eu beau cesser de nous voir, nous ne cesserons point de nous aimer, je le sens, car notre attachement mutuel est fondé sur des rapports qui ne périssent point. C’est en vain que le sort et les méchants nous séparent, nos cœurs seront toujours proches et s’ils s’entendaient si bien quand deux passions contraires leur inspiraient des désirs incompatibles, que ne feront-ils point aujourd’hui, réunis dans le plus digne objet qui les put remplir.

Rappelez-vous les beaux jours de cet été, si charmant, si court et si propre à laisser de longs souvenirs . [3] Rappelez-vous les promenades solitaires que nous aimions à répéter sur ces coteaux ombragés où la plus fertile vallée du monde étalait à nos yeux toutes les richesses de la nature, comme pour nous dégoûter des faux biens de l’opinion. Songez à ces entretiens délicieux où dans l’effusion de nos âmes la confidence de nos peines les soulageait mutuellement, et où vous versiez la paix de l’innocence sur les plus doux sentiments que le cœur de l’homme ait jamais goûtés. Sans être unis du même nœud, sans brûler de la même flamme, je ne sais quel feu céleste encore nous animait de son ardeur et nous faisait soupirer conjointement après des biens inconnus dont nous étions faits pour jouir ensemble . [4] N’en doutez pas Sophie, ces biens si désirés étaient les mêmes dont je viens aujourd’hui vous offrir l’image, le même penchant pour tout ce qui est bon et honnête nous attachait l’un à l’autre et la même sensibilité réunie nous faisait trouver plus de charmes à l’objet commun de nos adorations. Que nous serions changés et qu’il faudrait nous plaindre si nous pouvions jamais oublier des moments si chers, si nous pouvions cesser de nous rappeler avec plaisir l’un à l’autre, assis ensemble aux pieds d’un chêne, votre main dans la mienne, vos yeux attendris fixés sur les miens et versant des larmes plus pures que la rosée du ciel. Sans doute l’homme vil et corrompu pouvait interpréter de loin nos discours selon la bassesse de son cœur ; mais le témoin sans reproche, l’œil éternel qu’on ne trompe point voyait peut-être avec complaisance deux âmes sensibles s’encourager mutuellement à la vertu et nourrir par un épanchement délicieux tous les purs sentiments dont il les a pénétrés . [5]

Voilà les garants du succès de mes soins, voilà mes droits pour oser les prendre. En vous exposant mes sentiments sur l’usage de la vie, je prétends moins vous donner des leçons que vous faire ma profession de foi [6], à qui puisse mieux confier mes principes qu’à celle qui connaît si bien tous mes sentiments ? Sans doute avec d’importantes vérités dont vous saurez faire usage, vous trouverez ici des erreurs involontaires dont votre droiture de cœur et d’esprit saura me guérir et vous préserver. Examinez, discernez, choisissez, daignez m’expliquer les raisons de votre choix, et puissiez-vous tirer autant de profit de ces lettres que l’auteur en attend de vos réflexions. Si quelquefois je prends avec vous le ton d’un homme qui croit instruire, vous le savez, Sophie, avec cet air de maître je ne fais que vous obéir, et je vous donnerais longtemps de pareilles leçons avant de vous payer le prix de celles que j’ai reçues de vous.

Quand cet écrit n’aurait d’autre usage que celui de nous rapprocher quelquefois et de renouveler dans l’éloignement ces doux entretiens qui remplirent mes derniers jours et firent mes derniers plaisirs, cette idée suffirait pour me payer des travaux du reste de ma vie. Je me console au milieu de mes maux en songeant que quand je ne serai plus, je vous serai quelque chose encore, que mes écrits tiendront ma place auprès de vous, que vous prendrez à les relire le goût que vous trouviez à converser avec moi et que s’ils ne portent point à votre esprit de nouvelles lumières ils nourriront du moins au fond de votre âme le souvenir de la plus tendre amitié qui fut jamais.

Ces lettres ne sont pas faites pour voir le jour et je n’ai pas besoin de vous dire qu’elles ne le verront jamais sans votre aveu. Mais si les circonstances vous permettaient de l’accorder un jour, combien la pureté du zèle qui m’attache à vous en rendrait volontiers la déclaration publique . [7] Votre nom ni le mien sans paraître dans cet ouvrage n’échapperaient pas, peut-être, aux soupçons de ceux qui nous ont connus ; je serais, quant à moi, plus fier qu’humilié de cette pénétration et je n’en obtiendrais que plus d’estime en montrant celle que j’ai pour vous. A votre égard, aimable Sophie, quoique vous n’ayez pas besoin de mon suffrage pour être honorée, je voudrais que la terre entière eût les yeux sur vous, je voudrais voir tout le monde instruit sur ce que j’attends des qualités de voire âme, afin de vous inspirer plus de courage et de force à remplir cette attente aux yeux du public. On dira que mon attachement ni mon estime n’ont point été prodigués, et surtout aux femmes ; on en sera plus curieux d’examiner celle qui rassembla si parfaitement l’un et l’autre. Je vous charge de ma gloire, ô Sophie, justifiez s’il se peut l’honneur que j’ai reçu des gens de bien. Faites qu’on dise un jour en vous voyant et se rappelant ma mémoire : Ah ! cet homme aimait la vertu et se connaissait en mérite !

Jean-Jacques Rousseau, lettre 1

Notes

[1Sophie d’Houdetot, au moment de la rédaction de ces lettres, est la mère d’un garçon et de deux filles, nés respectivement en 1749, 1753 et 1756.

[2La « muse » de Rousseau a épousé le comte d’Houdetot en 1748. Son mari est un brillant militaire qui a terminé sa carrière en tant que maréchal de camp, en 1761.

[3Cf. Rousseau, Confessions, livre IX, p.443, Œuvres Complètes (= OC), 1.1, Pléiade : « Madame d’Houdetot continuait à me faire des visites que je ne tardai pas à lui rendre. Elle aimait à marcher ainsi que moi : nous faisions de longues promenades dans un pays enchanté. »

[4Cf. ibid., pp. 443-444 : « Mais j’ai tort de dire un amour non partagé ; le mien l’était en quelque sorte ; il était égal des deux côtés, quoiqu’il ne fût pas réciproque. Nous étions ivres d’amour l’un pour l’autre ; elle pour son amant, moi pour elle ; nos soupirs, nos délicieuses larmes se confondaient. Tendres confidents l’un de l’autre, nos sentiments avaient tant de rapport, qu’il était impossible qu’ils ne se mêlassent pas en quelque chose ».

[5L’HOMME « corrompu » et le « témoin sans reproche » ne seraient-ils pas un seul et même homme ? Ne faut-il pas voir ici la marque de la confusion de Rousseau, tiraillé entre sa passion et le désir de corriger, réparer la faute d’un appétit qui ne saurait être ? Certes, Rousseau n’a pas « possédé » Sophie, mais son amour est-il pour autant innocent ?

[6L’expression apparaît pour la première fois sous la plume de Rousseau dans la Lettre à Voltaire du 18 août 1756. Elle est alors inscrite dans le « contexte du chapitre du Contrat Social intitulé « De la religion civile » (IV, VIII). Ce n’est pas le caractère politique de la « profession de foi » qui s’illustre ici ; Rousseau se veut alors directeur spirituel de Sophie et les idées qui vont naître ici seront le terreau d’une autre « profession de foi » à venir, celle du vicaire savoyard, au livre IV de l’Émile

[7Ainsi, si Rousseau avait souhaité que ces lettres soient remises par lui c-n main propre à Sophie (sans doute était-ce là un prétexte pour la voir ? Cf. Lettre à Sophie d’Houdetot du 28 janvier 1758, il ne fait aucun doute ici qu’il désirait les voir rendues publiques.

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