L’histoire incroyable mais vraie de mon voyage à la Mecque

Je reste toujours sur l’amertume de la première guerre du Golfe. Une ambiance à Paris d’Hallali. J’en garde le souvenir d’un orgasme collectif dans tous les médias. Mitterrand ravagé par le cancer et le mensonge se prenait pour Saint Louis qui tenait enfin sa croisade. J’avais trouvé alors refuge rue Birague, à l’Idiot International, chez Jean-Edern Hallier, crapule sublime et irremplaçable. Je collaborais aussi à Actuel, rue Faubourg St Antoine. La veille de tempête du désert, de l’assaut terrestre, Jean François Bizot m’appelle : « demain, tu vas sur La Mecque faire un pèlerinage ». Restait juste le problème du visa. Je suis longuement reçu par un consul francophone qui se lamente d’être à Paris, car il a eu le malheur d’avoir fait la Sorbonne alors que ses frères qui ont fait Cambridge ont été nommés aux États-Unis. Après une matinée, où j’ai expliqué que mon voyage en terre sainte n’avait pour autre but qu’écrire un livre sur le désert, ce qui est vrai, j’ai fini par avoir mon visa. Je suis arrivé à Djedda à le 18 février 1991 à minuit, trois hommes, saoudiens, m’attendaient à la sortie :
— C’est vous l’auteur ?
— Pas du tout.
— Si, suivez-nous,
Je suis embarqué dans une limousine, personne ne parle. Moi, non plus. On me dépose au Hayyat Regency de la ville. Les types travaillent au protocole royal. On met à ma disposition quelqu’un pour m’aider. Le lendemain, je me réveille, mon ange gardien est là :
— Vous allez où ?
— Chercher des cigarettes
— Ce n’est pas la peine, nous allons vous les chercher.
— Vous allez où ?
— Chercher le journal.
— Ce n’est pas la peine…
A la fin, j’ai été contraint, la mort dans l’âme de dire,
— Je vais faire la prière.
Mon « guide » se propose alors de m’accompagner jusqu’à la mosquée :
— Ça tombe bien, je comptais y aller moi aussi.
J’ai fait à Djedda, la première et dernière prière de ma vie.

La ville est vide. Un port sur la mer Rouge, la corniche est parsemée de mosquées modernes, de sculptures abstraites et d’une réplique de Manhattan qui fait face à un jet d’eau qui jaillit de la baie et monte deux fois plus haut que celui du lac Léman. Au large, le roi d’Arabie s’est construit un palais sur une île située à cinq kilomètres des côtes. On y a fait venir des arbres millénaires d’Amazonie et d’Afrique pour l’ombre. Et des milliers d’oiseaux exotiques. Selon des témoins, quand les oiseaux ont été lâchés le premier jour, ils ont eu juste le temps de décoller avant de retomber tous morts, victimes d’un coup de soleil. Dans les rues de la ville, je n’ai croisé aucun Saoudien, mais des immigrés d’Asie, Philippins, Sri Lankais, Pakistanais, tous les yeux rivés aux cadrans des montres. Il ne fait pas bon de traîner dans les rues au moment de l’appel à la prière, 5 par jour, sinon on est sévèrement corrigé par la police des mœurs. Mon guide s’arrête parfois à hauteur des femmes immigrées qui ne portent pas le niqab intégral, c’est-à-dire le masque noir sur le visage, mais qui ne laissent quand même voir que les yeux, pour les insulter en arabe, kahba, pute.
J’ai passé un moment seul dans la grande librairie de Djedda, comme toutes les librairies du royaume, elle est divisée en rayons thématiques précis : Retour ligne manuel
— Les bienfaits des Sunnites.
— Les calamités des Chiites.
— Les bonnes actions de sa majesté, gardien des deux lieux saints.
— La catastrophe du Judaïsme.

Dans les rayons presse, tous les quotidiens et magazines occidentaux sont badigeonnés à certaines pages, généralement de pub, d’encre de Chine, y compris le sobre Monde de l’époque ou le New York Times. Mon guide m’a indiqué un immense entrepôt attenant à l’aéroport ou une centaine d’asiatiques, équipés de pinceaux, doivent recouvrir exemplaire par exemplaire de presse occidentale, tous les bras, jambes, ventres, cous, dos, pieds, de femmes et aussi toutes les croix qui peuvent figurer sur des photos de cimetières, d’églises, ou de bijoux.

Quelques jours avant le débarquement des forces américaines, le roi d’Arabie avait demandé au conseil des imams du royaume une fatwa sur cette présence. Après délibération, le conseil des imams de l’université islamique de La Mecque avait émis l’avis suivant :

« Sachant qu’un musulman a tout a fait le droit de prendre un chien pour assurer la surveillance de son champ ou de sa propriété, il est tout a fait licite aux yeux de la Charia que le Royaume d’Arabie fasse appel à des soldats infidèles pour veiller à sa sécurité »

Dans ma suite, je passe la journée devant la télé. La chaîne royale passe en boucle le même clip : un saoudien sort de sa limousine garée devant une splendide demeure. Il est accueilli par plusieurs domestiques qui le débarrassent de ses affaires. Il rentre dans une salle de bain avec des robinets en or, il se lave les mains. Il s’installe dans un séjour aussi vaste qu’un stade de foot, son fils rentre en courant et lui dit « papa, papa, viens m’acheter de l’or ». Ils sortent tous les deux, arrivent dans un gigantesque centre commercial. Le papa rentre dans une bijouterie et demande : « 500 grammes d’or pour mon fils ». Et là une voix-off tonitruante crie : « te voilà, maintenant, saoudien, n’oublie pas comment tu étais hier ». Défilent alors des images du même personnage habillé en bédouin en train de traire une chèvre devant une tente en lambeaux. Et là voix de conclure : si tu tiens à garder tout ce que tu as eu comme biens, comme richesses, tu dois rester fidèle à la famille royale qui t’a tout donné.

Le soir, j’ai demandé de nouveau à faire la prière, mon ange gardien m’a alors informé que les services protocolaires de sa majesté voulaient m’offrir des conditions de résidence plus dignes et que par conséquent on allait me faire changer de lieu. Je suis alors emmené pratiquement en dehors de la ville, au palais des invités du roi.
C’est une immense bâtisse avec toute l’exubérance des émirs, les lustres en cristal, le velours, tout en or, tout est brillant. On m’installe dans une suite où je vais me perdre un long moment. Je pose mon rasoir dans la salle de bain, je fais un tour dans le salon, une fois je le trouve et une autre je ne le trouve pas. Devant la porte, il y a deux domestiques préposés, l’un pour baisser les rideaux et l’autre pour allumer les lumières à 18 heures. Ils sont philippins ne parlent pas un mot d’arabe, et moi je ne parle pas un mot d’anglais. J’ai passé un grand moment dans un désarroi total jusqu’au moment où j’ai compris que j’avais juste deux salles de bain.
C’est jour J-1. 23 février 1991. Comme les saoudiens n’ont d’autre accès à l’information que les images de CNN, ils ont installé une sorte d’interrupteur qui coupait automatiquement la transmission quand la chaîne américaine diffuse des images de soldats américains stationnés en Arabie. Elle ne revient que s’il est question du ministre saoudien, Talal qui secondait le général Schwartzkopf. Autant dire que l’information se réduisait en quelques diapositives auxquelles on avait droit toutes les trois heures.

Le palais où j’ai atterri est destiné à recevoir toutes les délégations officielles et notamment toutes les notabilités de l’islam et autres qui viennent demander de l’argent au roi. Le jour où je suis arrivé, les derniers hôtes étaient les délégations soudanaises et libanaises qui ont quitté l’Arabie après les déclarations de Saddam jurant qu’il allait mettre le feu au royaume. Le soir, je me suis retrouvé seul. Le protocole du roi a donné ordre au chef cuisinier, un Marocain qui a travaillé des années à Cannes, de faire comme si de rien n’était et de continuer à dresser le même buffet chaque soir pour honorer les mille convives de son Altesse. J’ai passé des soirées inoubliables avec une petite assiette longeant cette montagne de bouffe qui s’étendait à à perte de vue.

Dans la nuit du 24 février, j’ai demandé d’aller à La Mecque. Après de longues tractations, mon « guide » m’a fourni le vêtement d’usage, un bout d’étoffe blanche non cousue et des sandales. A l’arrière de la limousine, le protocole royal a placé un petit Yéménite chargé de servir le thé durant la traversée. L’autoroute qui mène à La Mecque est recouverte d’inscriptions dans toutes les langues du monde « Muslim Only ». Des bretelles de sorties sont prévues pour les mécréants. A quelques kilomètres de la ville sainte, un panneau géant prévient : « au-delà de cette limite les portes de la conversion sont fermées ». Au cas où un infidèle égaré aurait l’envie de se convertir à l’islam à la dernière minute pour échapper aux 80 coups de fouets dont on punit les étrangers qui se perdent sur les chemins de la Mecque.

Nous sommes arrivés à La Mecque à dix heures du soir.
Le wahhabisme est une hérésie de l’islam sunnite qui revendique un islam pur et dur. Cette religion intégriste a été inventée par un homme ambitieux et révolté au milieu du 18e siècle, Mohamed ibn Abdel Wahab. Elle est basée sur des commandements négatifs tels que : pas d’adoration d’intermédiaire entre le musulman et Allah (interdiction d’adorer un ange, un prophète ou un saint) ; lors de la prière, pas d’invocation d’autres noms que ceux d’Allah ; ne pas fumer ni boire d’alcool ; ne pas utiliser de chapelet dans la prière ou la méditation ; ne pas sculpter des décorations dans une mosquée ; ne pas faire de pèlerinage sur une tombe. Tout a commencé en 1713, quand un certain A’bdel Wahab, un adolescent obscur rencontre à Basra un espion anglais du nom de Hemfer. L’Anglais découvre l’homme qu’il lui fallait pour fomenter des troubles et arracher la région à l’emprise des Ottomans. Et surtout, il lui conseille de s’appuyer dans son entreprise sur la tribu la plus connue du Najd, centre de l’Arabie, et sur son chef Mohamed ibn al Seoud (ancêtre de la famille régnante d’aujourd’hui). Abdel Wahab réussit facilement à convertir Ibn al Seoud à ses idées et devient son chef religieux. Il faut attendre la première guerre mondiale et l’intervention de nouveau des services anglais pour que les Wahhabites prennent définitivement le pouvoir, grâce à Lawrence qui va hisser sur le trône une obscure tribu du Najd, les Ibn Seoud qui règnent sur l’Arabie depuis 1932

La famille royale s’est acharnée depuis des années, et elle a complètement réussi, à faire disparaître tous les monuments, édifices, traces, cimetières, quartiers de l’histoire de l’islam remontant à une époque antérieure à celle de la prise du pouvoir par les Ibn Seoud. On a rasé la maison du prophète, les cimetières où sont enterrés ses compagnons, les premières mosquées de l’islam, comme celle de Médine, transformée grâce aux Américains en une immense grande surface, pouvant accueillir 500.000 fidèles et où il ne manque que les caisses pour enregistrer les prières des pèlerins. Quant à la mosquée de La Mecque, elle ressemble à un hall de Roissy avec aux plafonds des ventilateurs munis de cellules photos électriques et qui se déplacent en fonction des mouvements de la foule. La maison d’Abraham, la Kaaba, le pôle du monde musulman, est désormais complètement écrasée par le palais que le, roi a fait construire pour veiller sur les lieux saint et qui est une sorte de tour Montparnasse aux façades recouvertes de laque marron et verte. A côté, la Kaaba fait figure d’un dé à coudre. Aube sur la Mecque. Tous les saoudiens ont pris la fuite, la maison de Dieu est vide. J’écoute les infos :
L’aviation alliée a effectué 3.000 sorties. Plus de 6.500 Irakiens sont faits prisonniers. Le plus grand déploiement de troupes depuis la Seconde guerre mondiale est passé à l’action à l’aube. Plus d’un million de soldats de toutes nationalités, des dizaines de milliers de chars, d’avions, de blindés et de canons ouvrent le feu. Le ciel est totalement noir de fumée, à cause des bombardements intensifs sur Bagdad et Bassorah et des centaines de puits de pétrole incendiés. Les Américains pénètrent le territoire koweïtien sans grande difficulté et avancent vers la capitale avec les forces arabes de la coalition, alors que les gros canons des cuirassés Wisconsin et Missouri tirent sur les fortifications irakiennes.
Tout tombe comme un château de carte, la prétendue garde prétorienne de Bagdad, les pluies de missiles intercontinentaux, les menaces de guerre totale. Tout, sauf la dictature la plus sanglante d’Orient. Les bulldozers américains avancent et enterrent vivants des milliers de soldats.
Le jour se lève, et moi nu, sous mon pagne, je riais en me disant qu’en cette nuit du 24 février 1991, dans cette guerre de dupes, il ne restait tout de même qu’un seul pèlerin pour veiller sur la maison de Dieu, c’était l’envoyé spécial de Jean-François Bizot.

Sur le chemin du retour, je rencontre un grand reporter parisien qui travaillait pour Libé et qui était un chaud partisan de la guerre : il était abattu :

« Je ne sais pas quoi écrire, on était tous à l’hôtel al Rachid, on n’a pas compris pourquoi à la veille de la guerre Saddam a expulsé toutes les télés du monde, sauf CNN qui a installé ses antennes sur la terrasse de l’hôtel. La première nuit des bombardements de Bagdad, je n’arrivais pas à dormir, je regardais par les fenêtres les bombes qui tombaient sur la ville et à quatre heures du matin, je suis sorti de ma chambre et, dans les couloirs, j’ai croisé Sadam, en personne, qui venait passer tranquillement la nuit, l’hôtel al Rachid, car avec CNN sur la terrasse c’était bien sûr l’endroit le plus protégé et le plus sûr de la planète. Mais ça je ne peux pas l’écrire »

Le grand reporter quittera la presse quelques semaines plus tard. Moi, aussi je n’ai jamais raconté cette histoire.

Mohamed Kacimi

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