L’homme du Printemps

Mouloud Mammeri ou la colline emblématique (IX)

À l’indépendance, Mammeri, lui, est resté loin des arcanes du pouvoir. La fonction la plus officielle qu’il a eu à exercer est celle de président de l’Union des écrivains algériens, encore en démissionne-t-il lorsqu’on exige de sa part des prises de positions alignées sur celles du Parti unique en 1967 lors de la guerre israélo-arabe . [1]

En 1973, Ahmed Taleb-Ibrahimi, l’ancien directeur du J.M. devenu ministre de l’Éducation nationale du colonel Boumédiène, ferme le seul cours de berbère du pays dispensé à l’université d’Alger par Mouloud Mammeri. Dans un environnement hostile, dominé par le sectarisme triomphant des tenants de l’arabisation (Abdelkader Hadjar , [2] président de la commission d’arabisation, proclame en 1974 : « Je ferai de tout Algérien qui refuse de s’arabiser un étranger dans son propre pays »), Mammeri ne baisse pas les bras et poursuit avec une rare obstination, souvent en marge des institutions, son travail sur la langue berbère.

En 1980, cette activité lui vaut d’être la cible de nouvelles attaques émanant de la presse gouvernementale (la seule qui existe en cette époque de parti unique). Lancées suite à un entretien qu’il avait accordé au journal parisien Libération [3] dans lequel ses propos sur l’islam avaient été jugés inadmissibles, elles s’accentuent avec les premières manifestations de rue que déclenche l’interdiction de la conférence du 10 mars 1980 qu’il devait donner à l’université de Tizi-Ouzou sur la poésie kabyle ancienne. Nous retrouvons dans ces nouvelles diatribes l’angle d’attaque de 1952-1953 : même mise en cause du patriotisme de l’écrivain, même recours délibéré à la calomnie pour nourrir cette suspicion, même défiance envers la berbérité présentée comme cheval de Troie de l’impérialisme, berbérité qui est opposée à l’arabo-islamisme qui lui est présenté comme le socle des valeurs nationales et révolutionnaires authentiques inspirées de l’islam, lequel aurait reçu le « meilleur accueil en Kabylie ». Cette fois, le seuil est franchi et Mammeri est accusé de collaboration directe avec le colonialisme. On lui impute [4] d’une part d’avoir commis contre les maquisards de la guerre de libération, un article intitulé « Les chacals des Aurès » paru dans un journal colonialiste au lendemain de l’insurrection de 1954 et, d’autre part, d’avoir refusé de signer en 1956 un manifeste de soutien au FLN. Mais, signe des temps, l’article d’El Moudjahid visant à isoler l’écrivain des jeunes Kabyles ne fait qu’attiser le mouvement de mécontentement à l’égard des manœuvres gouvernementales. C’est le début d’une série de manifestations populaires sans précédent depuis l’Indépendance. Localisées principalement en Kabylie avec quelques répercussions à l’extérieur dans les établissements universitaires, en particulier à Alger, elles constituent ce qu’on appellera le Printemps berbère.

Non publiée en Algérie, [5] la mise au point de Mammeri à l’article de Kamal Belkacem est néanmoins distribuée par les manifestants à la Place du premier mai à Alger le 7 avril 1980. Cette fois, contrairement à l’attitude qu’il avait adoptée dans sa réponse à Sahli, Mammeri répond sur tous les points, y compris, la question berbère qui est au cœur du problème. À l’inverse de ce qu’il avait fait en 1953, il écarte d’un revers de main les allégations fantaisistes relatives à son comportement durant la guerre. Porté par un mouvement populaire qui soulève toute la Kabylie, il ne se laisse pas intimider par ce plumitif qui diffame, pérore au nom des masses populaires en se référant à une conception toute lacherafienne de la culture algérienne « expression d’une civilisation arabo-islamique qui s’est fondue harmonieusement dans les traditions et spécificités des peuples d’Afrique du Nord ». Mammeri commence par tourner en dérision la légitimité populaire dont se pare son détracteur :

Quelques affirmations aussi péremptoires dans la forme qu’approximatives dans le fond peuvent être l’expression de vos idées (si l’on peut dire) personnelles. Pourquoi en accabler le peuple ?

puis, insiste sur le devoir de chaque Algérien de connaître et de développer la culture berbère qu’il considère comme partie intégrante du patrimoine national. Il déclare sans complexe :

Vous me faites le chantre de la culture berbère et c’est vrai.

Offensif, il dénonce le sectarisme de son détracteur, rejette la mise du champ culturel algérien sous la tutelle de l’arabo-islamisme :

Mais, si du moins j’ai bien compris votre propos, vous considérez comme impossible le fait de vouloir le développement de cette culture avec ce qu’en vrac et au hasard de votre plume vous appelez les valeurs arabo-islamiques, l’indépendance culturelle, etc.,

et affirme sur un ton optimiste, voire volontariste, que la culture algérienne, dans sa diversité, s’en sortira, car, écrit-il

toute tentative d’imposer quelque chose à notre peuple est vaine et relève de l’irresponsabilité ». C’est votre propre prose. Dommage que vous n’y croyiez pas !

C’est à compter du printemps 1980 que Mouloud Mammeri reprend, et avec lui La Colline oubliée – cette œuvre classique, selon la formule de Nabile Farès – sa place dans sa patrie. En 1994, cinq ans après la mort de l’écrivain, le roman est porté à l’écran et La Colline oubliée devient le premier film à être tourné en langue berbère.Retour ligne automatique
Il semble bien ténu le fil qui a relié la virulente mise à l’index du jeune romancier de 1952-53 à l’explosion d’espérance populaire provoquée par l’interdiction de sa conférence à l’université de Tizi-Ouzou, université qui, aujourd’hui, porte son nom.Retour ligne automatique
Pourtant, à bien y réfléchir, est-il si fortuit que l’auteur de La Colline oubliée soit aussi l’homme du Printemps berbère ?

à suivre

Hend Sadi

Notes

[1Lire à ce sujet « Deux affaires de censure », Arezki Métref (pp.138-161) dans le numéro de la revue Autrement intitulé Aurès, Algérie 1954, paru le 12/10/1994, coordonné par Fanny Colonna. Certains titres de la polémique de 1967 renvoient à La Colline oubliée.

[2Supplément El Moudjahid culturel 14 février 1975, cité dans Imazighène, bulletin de l’Académie berbère n°43, avril-mai 1975.

[3Entretien de Mouloud Mammeri avec Didier Eribon paru dans le journal parisien Libération 1er-2 mars 1980

[4« Les donneurs de leçons », article signé K.B. (Kamal Belkacem) paru dans El Moudjahid du 18 mars 1980.

[5Elle sera publiée sous le titre « Le malaise kabyle » dans un journal parisien aujourd’hui disparu, Le Matin, daté du 11 avril 1980.

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