Liberté : Ambiguïté du terme

Philalèthe : Tant qu’un homme a la puissance de penser ou de ne pas penser, de mouvoir ou de ne pas mouvoir conformément à la préférence ou au choix de son propre esprit, jusque-là il est libre.

Théophile : Le terme de liberté est fort ambigu. Il y a liberté de droit et de fait. Suivant celle de droit un esclave n’est point libre et un sujet ne l’est entièrement, mais un pauvre est aussi libre qu’un riche. La liberté de fait consiste ou dans la puissance de vouloir comme il faut, ou dans la puissance de faire ce que l’on veut. C’est de la liberté de faire, dont vous parlez, et elle a ses degrés et variétés. Généralement, celui qui a plus de moyens, est plus libre de faire ce qu’il veut : mais on entend la liberté particulièrement de l’usage des choses qui ont coutume d’être en notre pouvoir, et surtout de l’usage libre de notre corps. Ainsi, la prison et les maladies qui nous empêchent de donner à notre corps et à nos membres le mouvement que nous voulons, et que nous pouvons leur donner ordinairement, dérogent à notre liberté : c’est ainsi qu’un prisonnier n’est point libre, et qu’un paralytique n’a pas l’usage libre de ses membres. La liberté de vouloir est encore prise en deux sens différents. L’un est quand on l’oppose à l’imperfection ou à l’usage de l’esprit, qui est une coaction ou contrainte, mais interne, comme celle qui vient des passions. L’autre sens a lieu quand on oppose la liberté à la nécessité. Dans le premier sens les stoïciens disaient que le sage seul est libre ; et en effet on n’a point l’esprit libre, quand il est occupé d’une grande passion, car on ne peut point vouloir alors comme il faut, c’est-à-dire avec la délibération qui est requise. C’est ainsi que Dieu seul est parfaitement libre, et que les esprits créés ne le sont qu’à mesure qu’ils sont au-dessus des passions. Et cette liberté regarde proprement notre entendement. Mais la liberté de l’esprit, opposée à la nécessité, regarde la volonté nue et en tant qu’elle est distinguée de l’entendement. C’est ce qu’on appelle le franc-arbitre et consiste en ce qu’on veut que les plus fortes raisons ou impressions, que l’entendement présente à la volonté, n’empêchent point l’acte de la volonté d’être contingent, et ne lui donnent point une nécessité absolue et pour ainsi dire métaphysique. Et c’est dans ce sens que j’ai coutume de dire que l’entendement peut déterminer la volonté, suivant la prévalence des perceptions et raisons d’une manière qui, lors même qu’elle est certaine et infaillible, incline sans nécessiter.

Gottfried Wilhelm Leibniz

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