L’inégalité vient des guerres

Le citoyen contre les pouvoirs

Tous les ambitieux aiment la guerre. Là-dessus ils ne font point de faute, et se reconnaissent très bien entre eux, comme par un mot de passe. Le moindre candidat à l’Académie sait très bien ce qu’il faut dire sur ce sujet, et ce qu’il ne faut jamais dire. C’est qu’aussi il n’y a qu’un pouvoir, qui est le militaire. Les autres pouvoirs font rire, et laissent rire. Un riche ne peut rien, Qu’il essaie seulement de donner un ordre à son cuisinier ; j’entends un de ces ordres qui offensent, par l’imprévu, par le mépris des usages, par le ton ; le cuisinier répondra en roi, sans aucun risque. L’inégalité ici n’est que d’apparence ; elle est prévue par le contrat ; mais le contrat lui-même, qui enfer­me l’obéissance, est aussitôt rompu par le refus d’obéissance. Le maître peut chasser son cuisinier, et le cuisinier peut chasser son maître. Cette condition étonne toujours le maître, dès qu’il y pense.

On entend, à ce sujet, des déclamations faciles, mais abstraites. Il est vrai en gros que ceux qui n’ont point d’argent doivent obéir à ceux qui en ont. Voilà donc un troupeau d’esclaves, et Plutus les mène au fouet ; mais il n’y a point de fouet. Allons au détail, nous voyons que chacun des esclaves change aisément de maître, selon que l’humeur le conseille ; cette seule idée adoucit l’humeur, et donne patience aussi bien à l’un qu’à l’autre. Sans compter que les travailleurs, pris en masse, ont des moyens irrésistibles de prélever sur les profits, dès que l’heureuse paix dure quelque temps ; tout conspire alors contre le maître ; c’est pourquoi cet état de paix se définit par ce que le maître n’aime point, à savoir une police moins hardie et moins tracassière, des pouvoirs mieux contrôlés, une armée moins nombreuse, la liberté enfin de s’assem­bler, de parler, d’écrire. Maintenant, comment l’état de guerre, ou seulement la menace de guerre, affermit les pouvoirs, enfle les profits, ajourne les revendications, enhardit la police, c’est ce que nous avons pu voir. L’esprit le plus obtus, s’il ne comprend les causes, éprouve du moins les effets. D’où ce puissant instinct qui pousse les Grands Bourgeois à accepter la guerre, à ne jamais chicaner sur les occasions ni sur les moyens de guerre, enfin à y jeter leurs fils. Les femmes oisives, brillantes et parées, ne s’y trompent point ; chacun a observé de ces visages inflexibles. C’est qu’il faut renoncer au pouvoir, ou le payer ce qu’il coûte ; elles n’hésitent point.

L’avare serait pacifique, car il risque beaucoup aux guerres ; et l’avare n’est pas le même homme que l’ambitieux ; c’est pourquoi je ne dirais pas que le Capitalisme est la cause des guerres ; cela est abstrait. J’aimerais mieux dire que les guerres aggra­vent, entretiennent, renouvellent l’inégalité de toutes les manières. Aussi n’importe quel privilégié sent bien qu’il faudra quelque massacre de nation à nation pour restaurer un état des choses en soi impossible, et qui, dans le moindre retour de paix, s’en va toujours croulant. Chacun a pu observer ce paradoxe que l’idée même de la paix perpétuelle irrite. Mais qui irrite-t-elle ? Observez ceux et celles qui déclament contre l’égalité, contre la coalition ouvrière, contre les prétentions des employés et des domestiques. Observez aussi ceux et celles qui déclament contre l’Allemand, bientôt contre l’Anglais, toujours pour la guerre et toujours contre la paix. Ce sont les mêmes ; et le ton est le même.

Alain (Émile Chartier), Le citoyen contre les pouvoirs, 1926

 

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